Notre avenir nous appartient si nous assumons que notre présent est la conséquence directe et indirecte de nos actions du passé. C’est le message que j’ai compris en lisant ce texte fabuleux mais long de MIA COUTO (écrivain Mozambicain). Je vous donne tout de même la possibilité de le lire et de vous forger votre opinion aussi. Senghor avait dit que si le noir a été colonisé, c’est parce qu’il était colonisable… J’espère qu’aujourd’hui 45 ans après notre indépendance nous sommes capable d’accepter notre part de responsabilité dans ce qui nous est arrivé et ainsi le 30 juin 2005, commencer le processus de libération nécessaire à la régénération de notre peuple.
Le Congo a une opportunité d’ouvrir la voie à cette affirmation de l’existence d’un peuple africains. Nous sommes le peuple, nous sommes les souverains primaires, nous sommes fiers d’être congolais et nous avons decidé de ne plus nous laisser berner par qui que ce soit… Unissons nos forces pour laisser à nos enfants une autre histoire à étudier; Une histoire pleine de gloire, de liberté rétrouvé, de fierté et de courage.
« A vaincre sans peril, on triomphe sans gloire »
Les sept chaussures sales
Texte de Mia Couto, écrivain Mozambicain, lu par
lui-même devant un auditoire universitaire à Maputo,
Mozambique
Je dois commencer en confessant un sentiment
contradictoire : c’est un plaisir et un honneur
d’avoir reçu cette invitation et d’être parmi vous.
Mais en même temps, je ne sais pas comment traiter
cette _expression pompeuse : « oração de sapiência » :
(± leçon inaugurale). J’ai choisi exprès un thème sur
lequel je ne possède qu’une ignorance mal maîtrisée.
Nous sommes tous les jours confrontés à l’appel
exaltant du combat contre la pauvreté. Et nous
souhaitons tous, d’une manière généreuse et
patriotique, participer à ce combat. Il existe
pourtant plusieurs formes de pauvreté. Et parmi ces
différentes formes, il en est qui échappent aux
statistiques et aux indicateurs chiffrés : c’est la
pénurie de notre réflexion sur nous-même. Je parle ici
de la difficulté de nous penser comme sujets
historiques, comme point de départ et comme destin
d’un rêve.
Je parlerai ici en ma qualité d’écrivain qui a choisi
un champ qui est notre vie intérieure, un champ dans
lequel nous sommes tous des amateurs. C’est un champ
dans lequel personne ne possède de diplôme, ni ne peut
avoir l’audace de faire état de son savoir. Le seul
secret, le seul savoir est d’être véritablement
nous-même, et de ne pas avoir peur de partager
publiquement nos faiblesses. C’est cela que j’ai
l’intention de faire : partager avec vous quelques-uns
de mes doutes, de mes cogitations solitaires.
Je commence par un fait-divers. Nos stations de radio
font passer en ce moment une publicité dans laquelle
quelqu’un demande à sa voisine : « dites-moi, Madame,
ce qui se passe chez vous, votre fils est
contremaître, vos filles se sont bien mariées, votre
mari a été promu directeur ; dites-moi, chère voisine,
quel est votre secret ?» Et la dame répond : «à la
maison nous mangeons du riz de marque.» (Je ne vous
dis pas la marque parce qu’ils ne m’ont pas payé ce
message publicitaire).
Il serait merveilleux que notre vie changeât par le
simple fait de consommer tel ou tel produit
alimentaire. Je vois déjà notre Recteur en train de
distribuer le riz magique et que les portes de
l’Université s’ouvrent au succès et au bonheur. Mais
malheureusement être heureux est infiniment plus
pénible.
Le jour de mes 11 ans, le 5 juin 1966, le Président de
la Zambie, Kenneth Kaunda, prononça un discours sur
les antennes de Radio Lusaka pour annoncer qu’un des
fondements du bonheur de son peuple venait d’être
construit. Il ne parlait pas d’une marque de riz. Il
remerciait le peuple zambien de sa participation à la
création de la première université du pays. Quelques
mois auparavant, Kaunda avait lancé un appel pour que
chaque Zambien contribue à la construction de
l’université. La réponse fut émouvante : des dizaines
de milliers de personnes répondirent à l’appel. Les
paysans donnèrent du maïs, les pêcheurs offrirent du
poisson, les fonctionnaires donnèrent de l’argent. Un
pays d’analphabètes se rassembla pour créer ce qu’il
s’imaginait être une page nouvelle de son histoire. Le
message des paysans à l’inauguration de l’université
voulait dire : nous avons donné parce que nous
croyons, en faisant cela, que nos enfants n’auront
plus faim.
Quarante ans après, les enfants des paysans ont
toujours faim. En fait, les Zambiens d’aujourd’hui
vivent plus mal qu’alors. Pendant les années soixante,
le Pnb de la Zambie était comparable à celui de
Singapour ou de la Malaisie. Aujourd’hui, on ne peut
comparer ni de près, ni de loin notre voisin avec ces
deux pays d’Asie.
Certains pays africains peuvent justifier la
persistance de la misère à cause des guerres qu’ils
eurent à subir. Mais la Zambie n’a jamais été en
guerre. D’autres pays peuvent soutenir qu’ils
n’avaient pas de ressources naturelles. Et pourtant la
Zambie est un pays qui dispose d’importantes
ressources naturelles. À qui la faute si les
espérances ont été déçues ? Qui a failli ?
L’université ? La société ? C’est de la faute du monde
entier ? Et pourquoi Singapour et la Malaisie
ont-elles progressé tandis que la Zambie reculait ?
J’ai évoqué la Zambie, pays africain, au hasard.
Malheureusement d’autres exemples ne manquent pas.
Notre continent est rempli de cas identiques, de
parcours ratés, d’espérances frustrées. L’idée qu’il
n’est pas possible de changer le destin de notre
continent s’est généralisée. Ça vaut la peine de nous
demander : que se passe-t-il ? Que faut-il changer en
Afrique et ailleurs ?
Ces interrogations sont sérieuses. Nous ne pouvons
éviter d’y répondre, ni jeter de la poudre aux yeux
pour masquer les responsabilités. Nous ne pouvons
accepter qu’elles ne soient que la préoccupation des
gouvernements.
Heureusement, nous vivons au Mozambique une situation
particulière, avec des différences marquées. Nous
devons apprécier et être fiers que notre parcours ait
été bien différent des autres. Nous venons de vivre
récemment une de ces différences. Depuis 1957, des 153
chefs d’État africains, seulement six renoncèrent
volontairement au pouvoir. Joaquim Chissano (Président
sortant du Mozambique) est le septième de ces
Présidents. Ça a l’air d’un détail, mais il montre que
le processus Mozambicain a été orienté par d’autres
logiques, bien différentes.
Toutefois, les conquêtes de la liberté et de la
démocratie dont nous jouissons aujourd’hui ne seront
définitivement acquises que lorsqu’elles se
transformeront en une culture portée par chacun
d’entre nous. Et cela prendra des générations. En
attendant, il pèse sur le Mozambique des menaces qui
sont communes au continent tout entier. La faim, la
misère, les maladies, tout cela, nous le partageons
avec le reste de l’Afrique. Les chiffres sont
terrifiants : 90 millions d’Africains mourront du Sida
dans les prochaines vingt années. Le Mozambique
fournira à ce chiffre près de trois millions de morts.
La majeure partie de ceux-là seront des jeunes qui
constituent précisément le levier grâce auquel nous
pourrions déplacer le poids de la misère. Ce qui veut
dire que l’Afrique n’est pas seulement en train de
perdre son présent : elle perd le terrain où pourrait
naître un autre demain.
Avoir un avenir coûte beaucoup d’argent. Mais disposer
seulement d’un passé coûte bien plus cher. Avant
l’indépendance, il n’y avait pas d’avenir pour les
paysans Zambiens. Aujourd’hui, le seul temps qui
existe pour eux est l’avenir des autres.
Les défis sont plus grands que l’espoir ? Mais nous ne
pouvons être qu’optimistes et faire ce que les
Brésiliens appellent (secouer la poussière et
chambouler l’ordre des choses. Le pessimisme est un
luxe pour les riches.
Mesdames et Messieurs,
La question fondamentale est la suivante : qu’est-ce
qui nous sépare de cet avenir que nous voulons tous ?
Certains pensent que ce qui manque est davantage de
cadres, d’écoles, d’hôpitaux. D’autres croient que
nous avons besoin de davantage d’investisseurs et de
projets économiques. Tout cela est bien sûr
nécessaire, tout cela est imprescriptible. Mais, selon
moi, il est une chose qui est encore plus importante.
Cette chose a un nom : c’est une attitude nouvelle. Si
nous ne changeons pas d’attitude, nous ne pourrons
conquérir une meilleure situation. Nous pourrons avoir
davantage de cadres techniques, davantage d’hôpitaux,
davantage d’écoles, mais nous ne serons pas des
bâtisseurs d’avenir.
J’ai parlé d’une nouvelle attitude, mais le mot doit
être utilisé au pluriel, parce qu’elle est composée
d’un vaste ensemble de comportements, croyances,
concepts et préconcepts. Cela fait bien longtemps que
j’affirme que le principal facteur de retard au
Mozambique ne se situe pas dans l’économie, mais dans
notre incapacité à maîtriser une pensée productive,
hardie et novatrice. Une pensée qui ne provient pas de
la répétition de lieux communs, de formules toutes
faites et de recettes élaborées par d’autres.
Je me demande parfois : d’où vient la difficulté que
nous éprouvons à nous penser comme sujets de
l’histoire ? Elle provient par-dessus tout du fait que
notre identité propre est perçue à travers les autres.
Tout d’abord, les Africains furent niés. Leur
territoire était une absence, leur temps en dehors de
l’histoire. Puis les Africains furent étudiés comme un
cas clinique. Aujourd’hui, on les aide à survivre dans
un lopin de l’histoire.
Nous entamons tous un combat en notre propre sein pour
domestiquer nos anciens fantômes. Nous ne pouvons pas
entrer dans la modernité vêtus comme aujourd’hui des
oripeaux de préjugés. À la porte de la modernité, il
nous faut nous déchausser. J’ai compté sept chaussures
sales qu’il nous faut laisser au seuil de la porte des
nouveaux temps. Il y en a beaucoup d’autres. Mais il
me fallait choisir, et sept est un chiffre magique.
Première chaussure : l’idée que les coupables sont
toujours les autres, et que nous sommes toujours des
victimes.
Nous connaissons bien ce discours. Ça été la faute de
la guerre, du colonialisme, de l’impérialisme, de
l’apartheid, en somme, de tout et de tous, sauf de
nous-même. Il est vrai que les autres ont eu leur part
de nos souffrances. Mais une partie des
responsabilités est toujours restée chez nous.
Nous sommes les victimes d’un long processus de
déresponsabilisation. Ce lavage de main a été
encouragé par certaines élites africaines qui
souhaitent garder l’impunité. Dès le départ, les
coupables sont identifiés : ce sont les autres, ceux
de l’autre ethnie, de l’autre race, de l’autre
géographie.
Il y a quelque temps, j’ai été secoué par un livre
intitulé Capitalist Nigger : The Road to Success d’un
Nigérian nommé Chika A. Onyeani. J’ai reproduit dans
un journal un texte de cet économiste qui constitue un
appel pour que les Africains changent le regard qu’ils
portent sur eux-mêmes. Permettez-moi d’en citer un
extrait.
Chers frères : je suis complètement fatigué des gens
qui ne pensent qu’à une seule chose : se plaindre et
se lamenter en un rituel que nous nous fabriquons
mentalement en tant que victimes. Nous pleurnichons et
nous nous lamentons, nous nous lamentons et nous
pleurnichons. Nous nous plaignons ad nauseam de ce que
les autres nous ont fait et continuent de nous faire.
Et nous estimons que le monde nous doit quelque chose.
Je m’excuse de vous dire qu’il s’agit là d’une
illusion. Personne ne nous doit quoi que ce soit.
Personne n’est disposé à se séparer de ce qu’il a sous
le prétexte que nous, nous le voulons aussi. Si nous
voulons quelque chose, il faut savoir le conquérir.
Nous ne pouvons pas continuer à mendier, mes chers
frères et soeurs.
40 ans après l’indépendance, nous continuons à rendre
responsables nos maîtres coloniaux de tout ce qui
arrive en Afrique aujourd’hui. Nos dirigeants ne sont
pas toujours suffisamment honnêtes pour accepter leur
responsabilité dans l’état de pauvreté de nos peuples.
Ils accusent les Européens de voler et de piller les
richesses naturelles de l’Afrique. Mais je vous le
demande : qui invite les Européens à la faire si ce
n’est pas nous ?
Nous voulons que les autres nous regardent avec
respect et sans paternalisme. Mais, en même temps,
nous continuons à nous contempler avec une
bienveillance complaisante ÷ nous sommes devenus des
experts dans la création de discours déculpabilisant.
Et nous disons :
. Que les gens volent parce qu’ils sont, les
malheureux, pauvres (oubliant qu’il y a des milliers
d’autres pauvres qui ne volent pas)
. Que les fonctionnaires ou les policiers sont
corrompus, les malheureux, parce que leur salaire est
insuffisant (oubliant que personne, dans ce monde, n’a
un salaire suffisant)
. Que l’homme politique a abusé de son pouvoir, le
malheureux, parce que dans notre Afrique profonde, ces
pratiques sont anthropologiquement légitimes
La déresponsabilisation est une des flétrissures les
plus graves qui pèsent sur nous, Africains, du nord au
sud. Il y en a qui disent que c’est un héritage de
l’esclavage, de cette époque où nous n’étions pas
maîtres de nous-mêmes. Le patrão, (patron) souvent
éloigné et invisible, était responsable de notre
destin. Où de l’absence de destin.
Aujourd’hui, même si ce n’est que symbolique, nous
avons tué l’ancien patrão. Un des mots qui a le plus
rapidement ressurgi, en moins en dix ans, c’est
patrão. Comme s’il n’était jamais vraiment mort, comme
s’il attendait une opportunité historique pour
réapparaître dans notre quotidien. Quelqu’un est-il
responsable de cette réapparition ? Non. Mais nous
sommes en train de créer une société qui produit des
inégalités et qui reproduit des relations de pouvoir
que nous croyions enterrées.
Seconde chaussure : l’idée selon laquelle le succès ne
provient pas du travail
Aujourd’hui même j’ai été réveillé par l’information
selon laquelle un Président Africain va faire
exorciser son palais de 300 pièces parce qu’il entend
des bruits étranges pendant la nuit. Le palais en
question est si disproportionné par rapport à la
richesse du pays qu’il a fallu 20 ans pour le
terminer. Les insomnies du Président sont peut-être
davantage dues à une certaine mauvaise conscience
plutôt qu’a des esprits malfaisants.
Cette anecdote ne fait qu’illustrer comment la plupart
d’entre nous explique encore les phénomènes positifs
et négatifs. Ce qui explique tant le malheur noir que
ce qui justifie la béatitude. L’équipe sportive gagne,
l’oeuvre d’art reçoit un prix, le fonctionnaire est
promu? À quoi cela est-il dû ? la réponse immédiate,
mes amis, nous la connaissons tous. Le succès est dû à
la (bonne) chance. Et l’_expression bonne chance veut
dire deux choses : la protection des ancêtres morts et
la protection des parrains vivants.
On ne considère jamais ou rarement le succès comme le
résultat de l’effort, du travail perçu comme un
investissement à long terme. Les causes de ce qui nous
arrive (en bien ou en mal) sont attribuées aux forces
invisibles qui commandent le destin. Pour certains,
cette conception causale est considérée comme étant si
profondément «Africaine» que nous perdrions notre
«identité» si nous l’abandonnions. Les discussions
concernant les identités «authentiques» sont toujours
périlleuses. Il vaudrait pourtant la peine de débattre
de notre capacité à renforcer une conception plus
productive qui s’orienterait vers une attitude plus
active intervenant sur le cours de l’histoire.
Malheureusement, nous nous considérons davantage comme
des consommateurs que comme des producteurs. L’idée
que l’Afrique puisse produire de l’art, de la science
et de la pensée est étrangère à beaucoup d’Africains.
Jusqu’ici, le continent a produit des richesses
naturelles et de la force de travail. Il a produit des
footballeurs, des danseurs, des sculpteurs. Tout cela
est accepté, tout cela est dans le champ de ce qu’on
appelle naturel. Mais bien peu acceptent que les
Africains puissent être producteurs d’idées, d’éthique
et de modernité. Il n’est pas nécessaire que les
autres ne le croient pas possible. Nous nous chargeons
nous-mêmes de ne pas y croire.
Le proverbe dit : «la chèvre mange où elle est
attachée». Nous savons tous quelle utilisation
lamentable est faite de ce proverbe, et comment il
justifie le comportement de ceux qui tirent parti de
leur situation ou des postes qu’ils occupent. C’est
déjà triste de nous comparer à des chèvres. Mais il
est symptomatique que ces proverbes de circonstance ne
nous identifient jamais à des animaux productifs,
comme la fourmi par exemple. Imaginons un instant que
le proverbe soit changé et qu’il dise : «La chèvre
produit là où elle est attachée». Je parie que plus
personne ne voudrait être chèvre.
Troisième chaussure : le préjugé selon lequel celui
qui critique est un ennemi
Nombreux sont ceux qui pensent qu’avec la fin du
monopartisme, l’intolérance envers ceux qui pensent
différemment a disparu. Mais l’intolérance n’est pas
que le produit des régimes politiques. Elle est le
fruit des cultures et le résultat de l’Histoire. Nous
avons hérité de la société rurale une notion de
loyauté qui est trop paroissiale. Cette façon de
décourager l’esprit critique est encore plus grave
quand il s’agit de la jeunesse. Le monde rural est
fondé sur l’autorité que confère l’âge. Celui qui est
jeune, celui qui ne s’est pas marié et qui n’a pas
d’enfants, n’a pas de droits, n’a pas de voix ni de
visibilité. Et la même marginalisation pèse sur la
femme.
Cet héritage n’aide pas à la création d’une culture de
discussion claire et ouverte. Ainsi le débat des idées
est remplacé par l’attaque personnelle. Il suffit de
diaboliser celui qui pense différemment. Et les
couleurs des diables disponibles sont nombreuses : la
couleur politique, la couleur de l’âme, la couleur de
la peau, de l’origine sociale ou religieuse.
Dans ce domaine, il existe une composante historique
qu’il nous faut prendre en compte : le Mozambique est
né d’une guérilla. Cet héritage nous a légué une
profonde fierté de la façon dont nous avons conquis
l’indépendance. Mais la lutte de libération nationale
nous a également donné, par inertie, l’idée que le
peuple était une espèce d’armée qui pouvait être
commandée par la discipline militaire. Dans les années
immédiatement après l’indépendance, nous étions tous
des militants, nous avions tous une seule cause, notre
âme tout entière cédait en présence des chefs. Et il y
avait tant de chefs ! Cet héritage n’a pas contribué à
la naissance d’une insubordination positive.
Je vais vous faire une confidence. Au début des années
80, je fis partie d’un groupe d’écrivains et de
compositeurs à qui fut confiée la tâche de concevoir
un nouvel Hymne national et un nouvel Hymne pour le
parti Frelimo. La façon dont nous fut confiée cette
tâche est révélatrice de cette discipline : nous
reçûmes un ordre de mission, nous fumes requis à nos
services, et, sur ordre du Président Samora Machel,
nous fumes enfermés dans une maison à Matola, avec
l’ordre suivant : vous ne sortirez d’ici que lorsque
vous aurez terminé les hymnes. Une telle relation
entre le pouvoir et les artistes n’est imaginable que
dans un cadre historique déterminé. Ce qui est
certain, c’est que nous acceptâmes avec dignité cette
charge, cette tâche apparaissait comme un honneur et
un devoir patriotique. Et nous nous comportâmes plus
ou moins bien. C’était une époque de grandes
difficultés. et les tentations étaient nombreuses. Il
y avait dans cette maison à Matola des employés
domestiques, une piscine, et il y avait à manger, à
une époque où tout cela manquait en ville. Je dois
confesser que les premiers jours, nous étions fascinés
par tant d’abondance et que nous paressions, accourant
autour du piano seulement quand la sirène qui
annonçait la venue des chefs retentissait. Cette
désobéissance adolescente était notre façon de tirer
une petite vengeance de cette discipline de caserne.
Le texte d’un de ces hymnes reflétait cette tendance à
la militarisation, cette approximation métaphorique à
laquelle j’ai déjà fait allusion.
Nous sommes les soldats du peuple
Qui marchent à l’avant.
Tout ceci doit être perçu compte tenu du contexte,
sans ressentiment. C’est ainsi qu’est né A Patria
Amada (Hymne national) cet hymne que nous chantons
comme un seul peuple, uni par un rêve commun.
Quatrième chaussure : L’idée selon laquelle changer
les mots change les choses
Une fois, à New York, un de nos compatriotes faisait
une conférence sur la situation de notre économie, et
à un moment donné, il parla de marché noir. Ce fut la
fin du monde. Des protestations s’élevèrent avec tant
de force que mon pauvre ami du s’interrompre sans bien
comprendre ce qui se passait. Le lendemain, nous
reçûmes une espèce de petit dictionnaire des
expressions politiquement incorrectes. Étaient bannis
de la langue des mots tels qu’aveugle, sourd, gros,
maigre, etc.
Nous avons été à la remorque de ces préoccupations
d’ordre cosmétique. Nous reproduisions un discours qui
privilégiait le superficiel, et qui suggérait qu’en
modifiant son aspect, on le rendait acceptable.
Aujourd’hui, par exemple, nous constatons qu’il existe
des hésitations sur le fait de savoir si nous devons
dire «nègre» ou «noir». Comme si le problème résidait
dans les mots en eux-mêmes. Ce qui est curieux c’est
que pendant que nous continuons à débattre de ce
choix, nous continuons à utiliser des expressions qui,
elles, sont réellement péjoratives, comme «mulato» ou
«monhie» (métis ou Indien au sens péjoratif).
Il existe toute une génération qui est en train
d’apprendre une langue – la langue des workshops.
C’est une langue simple, une espèce de sabir à
mi-chemin entre l’anglais et le portugais. En fait, ce
n’est pas une langue mais un vocabulaire de pacotille.
Il nous suffit de bien savoir placer quelques mots à
la mode pour parler comme les autres, c’est-à-dire ne
rien dire. Je vous recommande tout particulièrement
quelques mots comme par exemple :
– desenvolvimento sustentável (développement
soutenable)
– awarenesses ou accountability (prise de conscience)
– boa governação (bonne gouvernance)
– parcerias sejam elas inteligentes ou não
(partenariats, qu’ils oient ou non intelligents)
– comunidades locais (communautés locales)
Ces ingrédients doivent de préférence être utilisés
dans un format «Powerpoint» (copyright Microsoft). Une
autre manière de faire bonne figure dans les workshops
est d’utiliser abondamment les sigles. Parce qu’un
workshopiste confirmé maîtrise ces sigles. Je cite ici
une phrase envisageable extraite d’un rapport existant
peut-être : les Odms du Pnud s’équipèrent en Nepad de
l’Ua et du Parpa du Gom. À bon entendeur un demi-sigle
suffit.
Je suis d’une époque où nous étions appréciés par ce
que nous faisions. Aujourd’hui, ce que nous sommes est
apprécié par le spectacle que nous donnons de
nous-mêmes, par la façon que nous avons de nous mettre
en vitrine. Le curriculum, la carte de visite pleins
de raffinements et de titres, la bibliographie de nos
publications que presque personne n’a lues, tout cela
paraît suggérer une seule chose : les apparences
valent désormais davantage que notre capacité à faire
des choses.
Beaucoup d’institutions qui devraient produire des
idées produisent aujourd’hui du papier surchargeant
les étagères de rapports destiné a devenir des
archives mortes. Au lieu de solutions, on trouve des
problèmes. Au lieu d’actions, on suggère de nouvelles
études.
Cinquième chaussure : la honte d’être pauvre et le
culte des apparences.
La rapidité avec laquelle on veut montrer qu’on n’est
pas pauvre est en soi, un certificat de pauvreté.
Notre pauvreté ne peut être un motif pour la cacher.
Celui qui en a honte n’est pas le pauvre mais celui
qui crée la pauvreté.
Nous assistons aujourd’hui à une préoccupation confuse
d’avoir à exhiber de faux signaux de richesse. L’idée
s’est forgée que le statut de citoyen naît des signaux
qui le différencient des plus pauvres.
Je me souviens qu’un jour j’avais l’intention
d’acheter une voiture à Maputo. Quand le vendeur se
rendit compte de la voiture que j’avais choisie, il
fit presque une crise cardiaque. «Mais Monsieur Mia,
il vous faut une voiture compatible». Le mot est
curieux : «compatible».
Nous vivons en représentation sur une scène de théâtre
: une voiture n’est déjà plus un objet fonctionnel.
C’est un passeport vers un statut de son importance,
une source de vanité. L’automobile s’est transformée
en un motif d’idolâtrie, en une espèce de sanctuaire,
en une véritable obsession d’autopromotion.
Cette maladie, cette religion qu’on pourrait appeler
voiturolâtrie touche tout le monde, depuis le
dirigeant de l’État jusqu’au gamin des rues. Un garçon
qui ne sait pas lire connaît tous les détails de tous
les modèles de voitures. Il est triste que l’horizon
des ambitions soit si vide et qu’il se limite à
l’éclat d’une marque de voiture.
Il devient urgent que nos écoles exaltent comme
valeurs positives l’humilité et la simplicité.
L’arrogance et l’exhibitionnisme ne sont pas comme on
le prétend les émanations d’une culture africaine du
pouvoir. Ce sont les émanations de ceux qui prennent
l’emballage pour son contenu.
Sixième chaussure : la passivité devant l’injustice
Nous sommes tout disposés à dénoncer les injustices
quand elle sont commises contre nous-mêmes, contre
notre groupe, notre ethnie, notre religion. Nous
sommes moins disposés à le faire quand l’injustice est
commise contre les autres. Il reste au Mozambique des
zones d’injustices silencieuses, des zones où le crime
reste invisible. Je pense en particulier à :
La violence domestique (40 % des crimes sont des
agressions contre les femmes, voilà un crime
invisible) ;
La violence contre les veuves ;
La façon avilissante dont sont traités beaucoup de
travailleurs ;
Les mauvais traitements infligés aux enfants.
Il y a quelques jours, nous avons été scandalisés par
la petite annonce qui privilégiait des candidats de
race blanche. Des mesures immédiates furent prises et
ce fut absolument justifié. Il existe pourtant des
incitations à la discrimination qui sont aussi (ou
plus) graves et que nous acceptons comme naturelles ou
indiscutables.
Prenons cette petite annonce et imaginons qu’elle ait
été rédigée de manière indiscutable et non raciale.
Dans ce cas, tout irait bien ? Je ne sais pas si vous
savez quel est le tirage du journal Noticias. Il est
de treize mille exemplaires. Même si l’on accepte que
chaque exemplaire est lu par 5 personnes, on constate
que le nombre de lecteurs est moindre que celui de la
population d’un seul quartier de Maputo. C’est dans ce
cercle restreint que circulent les opportunités. J’ai
parlé du tirage en laissant de côté le problème de la
distribution. Pourquoi la géographie limite-t-elle la
diffusion des messages de nos journaux ? Quelle part
du Mozambique est délaissée ?
Il est vrai que cette discrimination-là n’est pas
comparable à celle de l’annonce raciste parce qu’elle
n’est pas le résultat d’une action explicite et
consciente. Mais les effets de ces pratiques en termes
d’exclusion et de discrimination doivent être pris en
compte et ne peuvent relever de la normalité. Ce
«quartier» de 60.000 personnes-lecteurs est une nation
dans la nation, une nation qui arrive première, qui
échange avec elle-même des faveurs, qui vit en
Portugais et qui dort sur les coussins de l’écriture.
Autre exemple. Nous administrons des anti-retro-viraux
à environ 30.000 malades du Sida. Ce chiffre pourra
atteindre d’ici quelques années 50.000. Ce qui veut
dire qu’environ un million quatre cent cinquante mille
malades sont exclus du traitement. C’est une décision
qui revêt des implications éthiques terribles. Comment
et qui décide qui est exclus? Est-il acceptable, je le
demande, que la vie d’un million et demi de citoyens
soit entre les mains d’un petit groupe technique?
Septième chaussure : l’idée que pour être modernes, il
nous faut imiter les autres
Tous les jours, d’étranges visiteurs pénètrent dans
notre maison. Ces visiteurs entrent par une caisse
magique appelée télévision. Ils créent une relation de
familiarité virtuelle. En peu de temps nous nous
mettons à penser que ce sont nous qui vivons à
l’extérieur, dansant dans les bras de Janet Jackson.
Ce que viennent nous dire les vidéos et toute
l’industrie de la télévision, ce n’est pas seulement
«achetez». Il y a une toute autre invitation qui est :
«soyez comme nous ». Cet appel à l’imitation tombe
comme de l’or sur un ciel d’azur : la honte d’être ce
que nous sommes est un tremplin qui nous pousse à
revêtir cet autre masque.
Le résultat, c’est que notre production culturelle
devient la reproduction singée de la culture des
autres. L’avenir de notre musique pourra être une
espèce de hip-hop tropical, et le destin de notre
cuisine pourrait être MacDonald’s.
Nous avons évoqué l’érosion des sols, et la
déforestation, mais l’érosion de nos cultures est bien
plus préoccupante. Le passage au second plan des
langues Mozambicaines (y compris la langue portugaise)
et l’idée selon laquelle nous n’avons d’identité que
dans ce qui est folklorique sont une façon de nous
souffler au creux de l’oreille le message suivant :
nous sommes modernes si nous sommes américains.
Notre corps social a une histoire tout comme un
individu. Nous sommes marqués par des rituels de
transition : la naissance, le mariage, la fin de
l’adolescence, la fin de la vie.
Je contemple notre société urbaine et je me demande :
voulons-nous vraiment être différents ? parce que je
constate en regardant ces rituels de passage qu’ils
reproduisent aussi fidèlement qu’une photocopie ce que
je connaissais pendant la société coloniale. Nous
dansons la valse en complet veston au bal des diplômés
que un décalque de celui de mon époque. Nous copions
les cérémonies de fin de cours à partir des modèles de
l’Angleterre médiévale. Nous nous marions en voiles et
en dentelles, et nous rejetons loin de l’avenue Julius
Nyerere (artère chic de Maputo) tout ce qui pourrait
suggérer une cérémonie plus enracinée dans la terre et
la tradition mozambicaine.
Mesdames et Messieurs
J’ai parlé du fardeau dont nous devons nous
débarrasser pour entrer de plain-pied dans la
modernité. Mais la modernité n’est pas une porte faite
uniquement par les autres. Nous aussi sommes les
menuisiers de cette oeuvre et nous ne sommes intéressé
à entrer que dans une modernité dont nous serons aussi
les constructeurs.
Mon message est simple : bien plus que d’une
génération techniquement compétente, il nous faut une
génération capable de questionner la technique. D’une
jeunesse capable de repenser le pays et le monde. Bien
plus que des gens capables de donner des réponses,
nous avons besoin de la capacité à poser des
questions. Le Mozambique n’a pas simplement besoin
d’avancer. Il a besoin de découvrir son propre chemin
en un temps de brouillard et dans un monde sans caps.
La boussole des autres ne sert à rien, les cartes des
autres ne nous aident pas. Il nous faut inventer nos
propres points cardinaux. Nous nous intéressons à un
passé qui ne soit pas chargé de préjugés. Nous sommes
intéressé en un avenir qui ne nous soit pas fourni
comme une recette financière.
L’Université doit être un centre de débats, une
fabrique de citoyenneté active, une forge
d’inquiétudes solidaires et de rébellion constructive.
Nous ne pouvons pas former des jeunes professionnels
du succès dans un océan de misère. L’Université ne
peut pas accepter de reproduire l’injustice et
l’inégalité. Nous combattons avec les jeunes pour ce
qui doit être une pensée jeune, fertile et productive.
Cette pensée ne naît pas d’une commande, et elle ne
naît pas seule. Elle naît du débat, de la recherche
innovante, de l’information ouverte et attentive à ce
qui naît de meilleur en Afrique et dans le monde.
La question est la suivante : on parle beaucoup des
jeunes. On parle peu avec les jeunes. Ou mieux dit, on
parle avec eux quand ils deviennent un problème. La
jeunesse vit cette condition ambiguë, dansant entre
une vision romantique (elle est la sève de la nation)
et une condition maligne, un nid de risques et de
préoccupations (le Sida, la drogue, le chômage).
Mesdames et Messieurs
Il n’y a pas que la Zambie qui a vu dans l’éducation
ce qu’un naufragé voit dans une chaloupe de sauvetage.
Nous aussi, nous avons déposé nos rêves dans ce
compte.
Lors d’une réunion publique qui a eu lieu l’an dernier
à Maputo, un nationaliste d’un âge déjà avancé, a
affirmé avec véracité et courage, ce que nous étions
déjà nombreux à savoir. Il a confessé que lui-même et
beaucoup de ceux qui, dans les années soixante, ont
rejoint le Frelimo, n’étaient pas seulement guidés par
l’engagement dans le combat pour l’indépendance. Ils
coururent le risque de franchir la frontière de la
peur pour avoir la possibilité d’étudier. La
fascination de l’éducation, passeport pour une vie
meilleure, existait dans un univers dans lequel
quasiment personne ne pouvait étudier.
