Potentiel 22 Mars 2005:Colette Braeckman vient d’achever une énième tournée dans la sous-région. Ses étapes étaient Kigali, Bukavu, Mwenga et Kamituga au Sud-Kivu. A Kinshasa, la journaliste belge a accordé un entretien au Potentiel.
Quelles impressions ramenez-vous après votre séjour dans l’Est, principalement au Sud -Kivu ?
Ce qui m’a plus frappée à Bukavu, c’est que la ville est actuellement sécurisée. Par contre, les activités économiques tournent au ralenti. Le soir, il y a un couvre-feu de fait ; les gens ne sortent pas. On sent qu’ils sont encore traumatisés par les événements de l’année dernière. Ce qui est aussi très inquiétant, c’est le fait que dans les campagnes, tous les témoignages affirment qu’il y a une recrudescence des violences de la part des ex-Far et Interahamwe. Il y a énormément de témoignages de femmes agressées, violées, avec de nouvelles pratiques, qui consistent à enlever les gens, qui sont libérés après le paiement d’une rançon de 100 à 150 dollars américains. La situation dans les campagnes du Sud-Kivu est donc extrêmement difficile, non seulement par le fait des ex-Far et Interahamwe, mais aussi des débordements des hommes des Fardc, soldats qui ne sont pas suffisamment payés et qui vivent du rançonnement des populations.
Qu’en est-il aujourd’hui des conflits interethniques qui ont défrayé la chronique dans un passé lointain ?
Le problème qui se pose au Sud-Kivu, c’est que beaucoup de personnes d’expression rwandaise sont parties lors des événements de mai-juin de l’année dernière, et se sont réfugiées au Rwanda et au Burundi et qu’elles ne sont pas encore rentrées. Je crois qu’avant les élections, il est souhaitable qu’elles retournent dans leurs propriétés pour qu’elles puissent participer au processus électoral. Sinon, c’est une menace qui pourrait peser sur la démocratie et sur la validité des élections. Il faut aussi que les 150 mille Congolais réfugiés en Tanzanie puissent rentrer au Sud-Kivu. Ce n’est pas seulement une opération de logistique, mais aussi un impératif pour l’identification des gens. Au Sud-Kivu, il y a une certaine nervosité qui se remarque, en rapport avec le retour des réfugiés.
Chez qui relève-t-on cette «nervosité», les politiques ou la population ?
Il y a énormément de rumeurs, de soupçons. Le climat demeure franchement malsain parce que les gens sont traumatisés. C’est pareil, tant dans la population qu’au sein de la classe politique locale. Il y a un calme, mais c’est un calme apparent et ça peut encore déraper. Ça reste même assez fragile.
Les groupes armés sont-ils encore aussi actifs au Sud-Kivu ? On parle des «Mun-dundu 40»
Le Sud-Kivu reste même le paradis des rumeurs. L’on raconte que des ex-Faz avaient été aperçus du côté de Bugini et qu’ils seraient prêts à traverser Avec des éléments très probants, mais ce sont des rumeurs. Et ce genre d’informations contribuent à alimenter la nervosité.
Mais il faut dire aussi qu’au Nord et au Sud-Kivu, l’on est à la veille d’un événement très important qui, s’il se matérialise, pourrait considérablement renforcer le processus de paix et d’apaisement des populations civiles : c’est le retour chez eux des ex-Far et miliciens hutu. On est à la veille d’une opération de rapatriement. Ce sera un grand pas en avant vers la pacification de la région.
D’abord , ça va rassurer les populations civiles. Ici, je pense en particulier aux femmes du Kivu qui sont quotidiennement agressées, violées, violentées par toutes ces milices. Ensuite, si ces ex-combattants retournent dans leur pays, le Rwanda n’aura plus de prétexte qu’il invoque depuis des années pour revenir régulièrement au Congo.
Comment jugez-vous d’une part l’action de la Monuc au Sud- Kivu et d’autre part, la perception des populations vis-à-vis de la force onusienne?
Je crois que la population était très négative jusqu’il y a peu, extrêmement négative-Il faut le dire- lors des événements de Bukavu en mai-juin derniers, où la Monuc n’a pas fait son travail, n’a pas protégé les populations civiles. Elle s’est avérée incapable d’empêcher Nkunda de s’emparer de Bukavu, bref, de battre des milices mutins et rebelles. A ceci s’ajoute le scandale des viols, et d’abus sexuels qui est une triste réalité ; aussi le travail assez ridicule du contingent chinois chargé de la réfection de la route qui relie Bukavu à l’aéroport. Ils se contentent de mettre de la terre dans les trous, emportée à la première pluie. On se demande à quoi servent finalement ces gens qui coûtent quand même 400.000 dollars par mois pour faire ce travail, de façon tout à fait primaire et peu qualifiée.
Mais depuis un mois, les choses ont changé. La Monuc s’est reprise en main, sur le plan des abus sexuels, c’est désormais «tolérance zéro» comme on dit. Le personnel fait plus attention. Mais surtout, les contingents ont été changés. Il y a maintenant un contingent pakistanais dont la politique est de «to win hearts and minds» (gagner les coeurs et les esprits). Ils ont une discipline très stricte. Ce sont des musulmans. Ils ne boivent pas ni ne sortent.
Ils n’ont pas de rapports sexuels avec les populations mais, au contraire, ils approchent les gens et cherchent à les aider dans les actions ponctuelles. Les gens de Bukavu sont émerveillés, et se disent que c’est une autre Monuc qui est arrivée ; le dernier élément et non des moindres est que la Monuc est déterminée à entrer en action militairement, à utiliser la manière forte pour obliger les Hutu rwandais à rentrer dans leur pays. Et c’est ça qui explique, je crois, le succès de l’opération de persuasion pacifique qui a été menée par les services congolais. Beaucoup de choses ont changé. La Monuc est en voie d’être prise au sérieux. Les critiques que l’on pouvait formuler jusqu’à la fin de l’année dernière sont à revoir maintenant
Que se passerait-t-il si le président Kagame refusait que les rebelles rentrent au Rwanda ?
Je crois que c’est une opération diplomatique de très haut niveau qui a été pilotée par la communauté Sant’Egidio à Rome et le Rwanda se trouve pris à son propre jeu. Ce pays est au Congo depuis 10 ans pour dire : «Nous dénonçons la menace des Interahamwe, ces gens doivent rentrer, nous demandons leur retour, etc.». Si Kigali veut ce retour et que ce retour s’opère, le Rwanda n’a aucune raison de l’empêcher. Et si c’est le cas, il sera clairement désigné comme le mauvais joueur de la partie.
J’ai, à ce sujet, rencontré il y a une semaine à Kigali l’envoyé spécial pour les Grands Lacs du président Kagame, Richard Sezibera, qui s’est exprimé d’une façon très positive à l’égard de ce retour en disant : «On les accueillera, ils vont retrouver leur place dans la société rwandaise». Qu’elles soient sincères ou pas, les autorités rwandaises ne peuvent plus faire volte-face, au risque de se mettre au ban de la communauté internationale.
Quel jugement portez-vous sur la proposition de la constitution d’une force de l’Union africaine pour les Kivu ?
Je crois que cette proposition est à intégrer dans la politique de dissuasion. Il a été sur la table auprès des dirigeants des Fdlr ; il a été mis sur la table que la Monuc avait renforcé ses effectués, que l’armée congolaise avait renforcé ses moyens à l’Est, et que la Force africaine allait se déployer. C’est en fait le troisième élément de discussion, une force interafricaine approuvée par le Rwanda, et qui n’allait pas du tout avoir le mandat de la Monuc, qui allait être plus offensive.
Mais il est possible qu’on n’ait pas besoin de cette force africaine, parce que le problème est que même si on trouve des pays prêts à envoyer des troupes, il se posera une fois de plus la question du financement, d’autant plus que l’Ua se tournera vers les Européens et sur ce plan-là, le tour de table n’est pas allé jusqu’au bout pour déterminer qui allait payer. S’il y a un retour volontaire et pacifique, ce ne sera pas nécessaire. Personnellement, je crois que puisque les contributeurs sont Européens, on a plus besoin d’argent maintenant pour reconstruire le Congo que pour payer une force militaire, si on peut l’éviter par une opération pacifique. On mettrait ce budget économisé de côté pour renforcer le processus électoral au Congo.
Quel regard jetez-vous sur l’aboutissement de la transition en Rdc ?
Moi je crois que la transition va aboutir, sous les effets conjugués d’une double pression. Et les deux sont importantes. L’une, c’est la communauté internationale, qui a mis beaucoup d’argent dans la relève du Congo. Cette communauté internationale est fatiguée. On n’a qu’à voir les discours des uns et des autres, avec l’emploi de termes de plus en plus durs, et donc à faire des pressions énergiques sur la classe politique congolaise.
Ceci est une chose. L’autre, c’est la pression de la base, de la population congolaise. Partout où l’on va au Congo, on sent que les gens veulent, exigent des élections, même dans les régions reculées où je me suis rendue. Donc, si les politiciens congolais, qui sont malheureusement l’élément de frein continuent à traîner les pieds, ils vont être pris en étau entre la population qui pourrait sérieusement les corriger, et la communauté internationale qui risque de fermer le robinet.
Je crois qu’ils n’ont pas envie d’avancer, parce que les privilèges qu’ils ont, ils voudraient les prolonger le plus longtemps possible. Mais ils sont coincés. Nombre d’entre eux se sont embarqués à Sun City, se disant: «On va essayer de gagner du temps». Maintenant, fini de rigoler. Ils sont obligés d’avancer, contraints et forcés.
Est-ce dans ce registre des pressions qu’il faut classer les déclarations récurrentes du ministre belge des Affaires étrangères ?
Oui, c’est sur le registre de la tactique bien connue du coup de pied… C’est peut-être une tactique qui n’est pas très diplomatique, pas très conforme aux usages, mais qui a peut-être son efficacité. Moi je ne l’aime pas (la tactique, ndlr) parce que je trouve qu’elle heurte les sensibilités et qu’elle heurte le respect que l’on doit à des partenaires et des interlocuteurs, même si elle trouve quelque part sa justification.
Retournons au Nord-Kivu, où vous vous êtes rendue dans la région de Mwenga
Oui. Mwenga est donnée pour une zone «reculée»du Sud-Kivu. La mine d’or de Kamituga n’est située pourtant qu’à 180 km de Bukavu. Mais il n’y a pas de route. La seule façon d’y arriver reste la voie aérienne. C’est fou, parce qu’il y a beaucoup d’or qui est extrait des mines de Kamituga par des creuseurs clandestins. C’est révélateur des situations que l’on retrouve ailleurs, un peu partout dans le pays ; des gens recueillent or, diamant, cassitérite C’est vraiment le Far West avec l’inexistence de l’autorité de l’Etat. Il y a tout de même un petit changement
Avant, du temps du Rcd, les creuseurs devaient partager leur produit avec les militaires. Le slogan était alors «Divisé par deux».Maintenant, le commandant Georges Alunda (Maï-Maï) fait régner dans la ville un certain ordre, une certaine sécurité. Les creuseurs peuvent accéder à la mine, moyennant le paiement d’une vignette de 250 Fc par jour. Tout ce qu’ils recueillent par la suite leur revient. Mais ce semblant de sécurité ne règne pas dans les campagnes environnantes où les Interahamwe font la loi. C’est somme toute une amélioration qui reste très relative.
Pensez-vous qu’il soit possible d’organiser dans ce «Far West» des élections normales?
Eh bien, dans ce «Far West» de Kamituga j’ai vu la même chose que j’avais déjà vue en décembre à Baraka et à Fizi. Des commissions Justice et Paix qui dépendent de l’Eglise locale, dont les membres de base s’organisaient, tenaient des réunions et se partageaient des publications qui portaient un éclairage sur la Constitution, et sur le processus électoral. J’ai été étonnée devant le degré de préparation pratique, et de maturation politique de ces populations dans ce que l’on pourrait croire être un pur «Far West» où les gens ne savent rien. Ils sont très au courant ; ils savent qu’ils doivent voter et comment le faire. C’est ce que j’appelle la pression de la base. Les gens sont informés, sensibilisés, beaucoup plus que ne l’imaginent les politiciens de Kinshasa.
Quelle est votre opinion sur les situations respectives du Rwanda et du Burundi après la promulgation de la Constitution burundaise qui intègre clairement la donne ethnique ? Le Rwanda est-il en mesure d’organiser un dialogue inter rwandais ?
Je crois sincèrement que ce dialogue exigé par les Fdlr n’aura pas lieu. Quand on pose la question à Kigali, ce que j’ai fait il y a huit jours, on vous répond qu’il n’en est absolument pas question, pour deux raisons. D’abord, parce que disent-ils, les Fdlr se réfèrent à une idéologie génocidaire et que pour eux, il n’est pas possible de discuter avec cette catégorie d’opposants. Ensuite, Kigali prétend qu’il existe un dialogue permanent auquel prennent part des opposants vivant à l’étranger et qu’on tente de dialoguer avec ces derniers et de les intégrer.
Mais il est tout à fait sûr, à mon sens, que Kigali ne cherche nullement le dialogue avec une force politique organisée qui représente la communauté hutu en tant que telle. Ils ont une Constitution qui fait qu’aujourd’hui au Rwanda vous ne pouvez plus dire – c’est une infraction – que vous êtes Hutu ou Tutsi, sous peine d’être taxé de divisionnisme. Accusation qui peut faire l’objet d’une peine d’emprisonnement. Ce qui est tout de même surprenant, c’est de constater que la communauté internationale félicite le Rwanda pour sa Constitution et son processus électoral, pour tout ce qui a été fait depuis dix ans, et qui est en fait un refus de reconnaître le phénomène ethnique ; et de la même façon, les mêmes personnes vont au Burundi et félicite Bujumbura qui a inscrit dans la Constitution la reconnaissance de la réalité ethnique, et de la division du pouvoir sur cette base. La même communauté internationale, l’Union européenne comprise soutiennent également le Rwanda et le Burundi qui ont adopté des processus politiques tout à fait opposés. Il y a là un certain nombre d’incohérences que je ne m’explique pas.
La Cour pénale internationale a commencé ses investigations sur les crimes commis en Rdc depuis juillet 2002.Quelles chances accordées à cette démarche ?
J’espère que les enquêtes vont aboutir. Je crois que les chefs des milices de l’Ituri, sont revenus à Kinshasa. Ils ont même été nommés généraux. Ils sont ici. On sait où ils sont.Ils sont identifiables, ils sont à disposition. J’espère que la Cour pénale internationale va continuer ses investigations, publier ses conclusions et donner les noms de principaux responsables. A ce stade, et où qu’ils se trouvent, ils devront être remis à la Cpi. Mais il faut déplorer que depuis Sun City, il a été instauré une forme d’impunité au niveau des vice-présidences, enfin à un certain niveau du pouvoir. Mais, je ne crois pas que cette impunité s’étende jusqu’au grade de général. En tout cas, le jour où les noms seront publiés, que les mandats d’arrêt seront délivrés, il sera difficile pour nombre d’entre eux de circuler tranquillement dans le pays, et j’espère que la Cpi parvienne à casser l’impunité qui a malheureusement été la clé du processus politique en Rdc jusqu’à ce jour.
Pensez-vous qu’un jour, le Congo, le Rwanda et le Burundi pourront renouer des relations normales ? A quelles conditions ?
De toute façon, ils y seront bien obligés. Tant que tous ces pays ne seront pas délocalisés, il est évident que le Rwanda, le Burundi, et même l’Ouganda constituent des débouchés pour les produits et services en provenance de la Rdc. Il y a une interaction naturelle entre ces pays.
La seule chose est que si demain la paix revient, cette interaction devra se faire d’une façon organisée, entre des Etats souverains et responsables de part et d’autre, et non sous forme de pillage comme cela se passe jusqu’aujourd’hui, où les matières premières sortent sans contrôle ni payer de taxes vers le Rwanda et l’Ouganda. Mais que le fait d’interactions économiques, peut-être dans le cadre de la Cepgl, c’est plus qu’une obligation pour ces pays. Et donc, qu’ils s’aiment ou qu’ils ne s’aiment pas, ils seront obligés de vivre côte-à-côte et de coopérer sur le plan économique.
Et là, en tant qu’Européens, on se surprend à rêver quand on voit les relations qui étaient celles de l’Allemagne à la fin de la Deuxième Guerre mondiale ; de la Belgique, de la France qui avaient été occupées, pillées par les Allemands ; qui aurait pu imaginer que nous allions former l’Union européenne? Même si cela a pris du temps. Entre la fin de la Guerre et les premiers pas de l’Ue en 1955, il s’est tout de même écoulé dix ans.
