L’Université a-t-il sa place au Congo ? 156

En 1950, un professeur de l’Université Libre de Bruxelles déclare que la création d’université au Congo, est une entreprise dangereuse. Il avance comme argument le manque de préparation intellectuelle, morale et sociale préalable à une formation universitaire. Selon l’illustre professeur, dans les conditions des années 50, former des universitaires congolais reviendrait à créer plus de vaniteux et moins de scientifiques. Près de 50 ans après cette déclaration, nous avons tenté de vérifier sa véracité et sa validité.

« La science doit mâter les instincts avant de libérer les esprits », déclare Jean Rostand, dans « Pensées d’un biologiste ». Nous voici en face de deux déclarations qui peuvent indigner plus d’un Congolais. Le professeur d’Ulb dont il est question, à déclaré, in extenso : « Envisager sérieusement la création d’universités pour noirs au Congo rencontre des impossibilités profondes. L’enseignement universitaire exige une préparation intellectuelle, morale et sociale qui est loin d’être atteinte au Congo.

« Cette contrefaçon d’Université me paraît bien dangereuse car elle éveillerait, à mon sens, chez le noir, insuffisamment préparé en ce moment, plus de vanité que de science et de déontologie ».

Vous admettrez avec moi, que cette déclaration est lourde de conséquence. Pour parfaire notre analyse de la question, nous avons eu un entretien avec deux personnes averties qui ont donné leur opinion.

Le premier, Alphonse Marie Bitulu, philosophe de formation, travaille dans le milieu socio-éducatif depuis très longtemps. « Concernant l’université au Congo, je crains de ne pas trop rejoindre les idées du Professeur de l’ULB en 1950, au regard des réalités actuelles. », commence-t-il. Il part du fait que les données actuelles sont falsifiées. Car l’enseignement au Congo a perdu beaucoup pour répondre aux critères minima d’une institution de transmission des connaissances. C’est ainsi qu’il a donné quelques questions dont les réponses jettent les jalons d’une réflexion plus approfondie : « Que reste-t-il encore de la définition traditionnelle de l’intelligentsia ? Où trouve-t-on encore quelque sommité digne de ce nom ? Avec un salaire de faim, l’enseignant de l’université passe son temps dans le « qui-cherche » plutôt que dans la recherche pour enrichir son cours. La pléthore dans la salle ne lui permet aucun contrôle de l’assimilation. Les bases d’une bonne formation n’étant pas soignées au niveau du secondaire et déjà au primaire, les étudiants sont plutôt des autodidactes. Chacun tire de l’enseignement ce qu’il peut avec la base qu’il détient de sa formation antérieure. Devant le scandale des échecs, certains professeurs bâclent les corrections et laissent leurs assistants monnayer les travaux et épreuves. On vend les tp, les formulaires de réclamation des cotes, de dépôt de dossier, de retrait de ci, de ça, les questionnaires et syllabus (avec droit d’acheteur) sont des occasions de gagner un peu de sous et non de contrôler les connaissances ou d’en dispenser. C’est un tableau bien sombre que je décris. Résultat : « plus de vanité que de science et déontologie » faut-il clamer haut et fort. Honnêteté oblige ! »

Quant à Mudjir Michel, ancien enseignant d’une école à Kinshasa, et agent d’une ong internationale à Bruxelles, oriente son propos sur la non gratuité d’un tel discours : « Ce discours de l’époque coloniale continue de marquer profondément les relations sociales et politiques de la société congolaise touchée dans son identité culturelle profonde et influence les relations interétatiques d’aujourd’hui. Discours de la mémoire traumatique belgo-congolaise.

Lorsque ce professeur dépeint et comprend le passé au Congo, en termes de création d’universités et de ses conséquences sur les noirs du Congo, il trouve un moyen d’expression dont il se sert comme un outil, non pour examiner les expériences coloniales et plus tard post-coloniales des anciens colonisateurs et de ceux qui ont été colonisés, mais pour préserver le caractère de la pensée coloniale qu’il soutient dans des moments traumatisants de l’histoire. Aujourd’hui, très peu de chercheurs s’intéressent à la manière dont certains anciens professeurs belges, pendant la colonisation au Congo, expriment leur rapport au passé, surtout en ce qui a trait à la traumatisante époque du colonialisme et du postcolonialisme.

Pourquoi devrait-on rencontrer des impossibilités profondes à la création d’universités pour noirs au Congo ? L’avait-t- on envisagé sérieusement? Qu’entend-on par préparation intellectuelle, morale et sociale ? Du pouvoir et plus du pouvoir de domination et d’exploitation exercé sur les noirs n’a-t-il pas éloigné délibérément cette préparation?
En 1950, 10 ans avant l’indépendance du Congo, dans cette période de l’histoire, des recherches bien conduites sur la création des universités au Congo, auraient eu un immense impact sur l’évolution intellectuelle de la société congolaise. Mais hélas, je ne crois pas qu’elles en existent. Par ces recherches, des professeurs belges et pourquoi pas « celui « de ULB, auraient voyagé dans le temps et dans l’espace, jusqu’au Congo, en ville comme en provinces par exemple, et ils y rencontreraient des gens qui n’auraient pas partagé cet opinion.

Où sont des témoignages des noirs congolais colonisés afin de pouvoir les rendre accessible à tous?
N’est-ce pas une reconnaissance inestimable, mais aussi un superbe tremplin ! Pour nos universitaires noirs dont les intérêts de recherche ont pu rejoindre plusieurs de « leurs » passions : littérature, histoire, communication et journalisme, sciences humaines.

Les colonisateurs n’avaient-ils pas peur de la manière dont les noirs allaient exprimer leur rapport au colonialisme belge, au passé, surtout en ce qui a trait à la traumatisante époque du colonialisme et du postcolonialisme. »

Pour conclure, Alphonse-Marie Bitulu préconise une restructuration de l’enseignement par rapport à son état actuel et non en rapport avec un discours aussi passéiste: Que faire alors ? Tout fermer et remettre la clé sous le paillasson ? Faut-il croiser les bras et repousser à cinquante ans plus tard l’ouverture de la première université au Congo ? Ce serait trop pessimiste. Il faut repenser et restaurer la méritocratie, le culte de l’élite ne serait pas mal venu.

Toutefois, au lieu de penser à l’université, c’est de la base que la réforme de notre enseignement doit partir. Et cette base, ce n’est pas le degré terminal de l’école primaire mais bien l’élémentaire. Ce ne sont pas les bâtiments à réfectionner qui manquent, ce sont les maîtres. Les remettre au travail en leur offrant de meilleures conditions de vie. De nos jours, même l’enseignant le « mieux payé » forme au rabais. Moralité : un bon salaire et un bon contrôle au niveau de la base et l’école peut se redresser.

Une fois le primaire fini, l’on peut remonter au secondaire. Cela peut prendre le temps d’un cycle primaire
Avant d’entamer les réformes au secondaire et compter la durée d’un cycle long pour passer au supérieur. »

Michel Mudjir redresse tout simplement le propos du professeur de l’ULB, en constatant que « l’université éveillerait, chez le noir, insuffisamment préparé en ce moment, plus de confiance en soi et de fierté dans ses capacités à se prendre en charge en ayant, bien entendu, conscience de ses limites et de ses potentialités. Vanité, science et déontologie me paraissent bien des motivations qui ont été à la solde du colonialisme belge au Congo.

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