« En son nom, nous demandons pardon à tous ceux qu’il a blessés de son vivant », a dit l’un deux, Giala Mobutu, au nom de la famille biologique du tyran du Congo, affublé du nom de Zaïre durant la seconde partie de son « règne ».
« C’est une journée de pardon, nous avons des reproches à nous faire nous-mêmes. C’est l’occasion également de pardonner tous ceux qui nous font du mal », a déclaré à la presse l’aîné des fils vivants du défunt maréchal, Joseph-François Nzanga Mobutu, à l’issue de cette messe organisée simultanément dans les différentes églises des chefs-lieux des provinces du pays, selon un communiqué des organisateurs remis à la presse.
Bien sûr, des questions se posent encore, entre autres à propos de la fortune du défunt dictateur, estimée à quatre milliards de dollars, qui doit bien être planquée quelque part, sur laquelle la famille pourrait bien être mieux renseignée que les banquiers suisses, et qui viendrait bien à point pour ravigoter l’économie exsangue du Congo…
Du côté du Belvédère, si Albert II imite l’exemple de Léopold-même-numéro en envoyant des « explorateurs », le plus grand silence continue à régner sur les méfaits et sur la fortune du premier dictateur du Congo, qui était simultanément Roi des Belges.
Certes, un arrière-petit-neveu, ce n’est pas un fils. Les membres actuellement en vie de la Dynastie peuvent invoquer à bon droit qu’ils n’étaient pas nés quand le régime léopoldien sévissait au Congo. Même, s’ils éclataient soudain en sanglot à l’idée que l’arrière, etc… tonton barbu a fait baisser la population du Congo d’un nombre d’habitants qui se situe entre quatre et huit millions, ça ne paraîtrait pas bien naturel.
Et l’on se trouve pris du soupçon que, là aussi, il pourrait bien y avoir une affaire de gros sous.
La facture du « Donateur »…
Puisque Léopold II a usé et abusé de mots comme « don » et « donateur », il peut être intéressant d’adopter un instant le point de vue d’un homme comme Georges Lorand, qui considérait les entreprises coloniales comme du « tape-à-l’œil » destiné à extorquer de l’argent à la Métropole.
Cette colonie dont la Belgique ne voulait pas, et qu’elle a bien dû prendre malgré tout, combien lui avait-elle déjà coûté, avant qu’elle la reprenne. ?
Nous connaissons en tous cas les montants suivants (en millions de francs-or):
Prêt de 1890 25
Emprunts garantis par l’Etat belge1 100
Prêt de 1895 6,5
Prêt pour le chemin de fer 5
« Témoignage de Reconnaissance » 50
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Total 181,5
sommes qui équivalent, approximativement, à 1 milliard 89 millions d’euros.
Il faudrait ajouter à cela des coûts plus difficiles à chiffrer, par exemple :
o les officiers belges servant dans la Force Publique continuaient à être payés par la Belgique, au nom d’une affectation fictive à l’IGM, l’EIC ne prenant en charge que le supplément de solde.
o les affaires congolaises attirèrent des capitaux qui ne furent ni épargnés, ni investis en Belgique. Ainsi, le coût total du chemin de fer fut d’une quarantaine de millions.
o le Roi eut recours à maintes reprises au personnel diplomatique belge pour négocier avec l’étranger des affaires qui regardaient exclusivement l’EIC, temps de travail payé par la Belgique.
Une chose est sûre : en se posant, avec un culot si colossal qu’il mérite l’admiration, en « Donateur », Sa Majesté se foutait du monde !
Bien sûr, à la fin du compte, les porteurs d’actions congolaises touchèrent de beaux dividendes. Des fournisseurs belges y trouvèrent aussi leur compte. Il y a donc eu un « retour ». Nous avons évoqué les beaux bénéfices de l’Anversoise ou de l’Abir au moment où le « caoutchouc rouge » était en plein rendement. Mais, outre le fait que l’actionnariat de ces sociétés se réduisait souvent, pour l’essentiel, à Léopold II lui-même, il s’agit de retours privés alors que l’on a sorti de l’argent public. Bref, on voit apparaître, dès les origines, le mécanisme « dépenses publics – profits privés ».
La Belgique, qui avançait ces sommes qui contribueraient à faire perdre la vie à des Congolais pour permettre à des Belges fortunés de devenir encore plus riches, n’avait alors aucun système quelconque d’assurances sociales2, sauf ce que les travailleurs avaient pu organiser eux-mêmes par entraide et solidarité. Le salaire y était plus bas que partout ailleurs dans les pays industrialisés. Auguste Beernaert regretta amèrement de n’avoir jamais pu réaliser le rêve qu’il avait, de mettre fin au travail des enfants dans les mines… Mais Beernaert était aussi Chef de Cabinet qui prêta au Roi les 25 millions de 1890, avec lesquels il allait se lancer dans sa « nouvelle politique économique »…
Tradition de famille
En s’enrichissant, Léopold II n’a fait que suivre un noble exemple et manifester sa piété filiale. . Son père avait commencé avant lui ! En devenant roi des Belges. Léopold I ° avait acquit tout ou partie des actions de la Société Générale, précédemment aux mains du roi des Pays-Bas. On sait qu’elle avait été fondée en 1822, en grande partie grâce à Guillaume 1° de Hollande (il détenait la moitié du capital), afin de fournir les fonds nécessaires au développement industriel de la Belgique. Très vite la Société Générale joua un rôle déterminant dans l’économie du pays. Grâce à ses actions de la Générale et à de judicieux achats immobiliers, la fortune de Léopold l s’était considérablement accrue entre 1830 et 1850. Il mourut riche.
Mais nous savons aussi qu’entre 1885 et 1890, Léopold II, son héritier, s’est ruiné. L’enrichissement, c’est le revenu d’un capital et son capital avait, au contraire, fondu. En fait, sa tentative coloniale avait échoué. Il n’a évité le naufrage que parce que la Belgique l’a remis à flot ! Il ne commença à s’enrichir au Congo, grâce à se « nouvelle politique économique » et aux cours élevés du caoutchouc, que vers 1895. Léopold II, en particulier, poussera très loin la pratique de l’accumulation du capital. Grâce à l’exploitation du Congo, l’enrichissement du roi sera colossal. Le nombre de Congolais disparus à cause de cette exploitation également, comme nous lavons vu. Il s’ensuit naturellement que toute richesse conséquente, possédée par Léopold II après 1895 provient du Congo ou en tire son origine.
C’est par les acquisitions de Léopold I° et de Léopold II, que la famille royale fait partie des plus riches familles de Belgique. D’eux aussi proviennent les liens de cette famille avec la Société générale de Belgique, qui sera pendant plus d’un siècle et demi la plus puissante holding du pays. Et la famille royale y sera toujours représentée, étant devenue elle-même un représentant actif du capitalisme belge. Via de hauts représentants de la noblesse, proches du Palais, les successeurs de Léopold II vont pointer des antennes dans les sociétés les plus importantes du pays. La Société générale, bien sûr, mais aussi Brufina, la Banque de Bruxelles, l’Union minière, la Compagnie maritime belge, Cockerill… Toutes ces entreprises, d’ailleurs, entretenaient de nombreux liens entre elles.
La famille royale a également placé d’importants avoirs financiers à l’étranger. Et sans doute d’autant plus à partir de 1988, lorsque la Société générale est passée sous la coupe du groupe français Suez. Mais selon les aveux mêmes de la reine Fabiola, en 1961 déjà, son époux Baudouin avait placé 350 000 dollars aux Etats-Unis.
Mais Léopold II a agi en criminel maladroit : il a laissé des traces !
Le patrimoine de la Donation royale
A côté de la colonisation, Léopold II avait une autre obsession : éviter la dispersion du patrimoine de la famille royale.
En effet, le droit belge aligne, purement et simplement la succession d’un roi sur celle de monsieur tout le monde, prévoit donc le partage en parts égales du patrimoine entre tous les héritiers légitimes3 et l’impossibilité de déshériter totalement ceux-ci4. Aucune distinction n’était faite entre filles et garçons. Et c’est là, surtout, que le bât blessait, aux yeux de Léopold.
En effet, l’usage de l’époque était de contracter mariage entre familles régnantes. Ce qui voulait dire que, à la génération suivante, les biens reçus en dot par les princesses royales appartiendraient à des princes étrangers, leurs descendants. Et l’on ne peut donner totalement tort à Léopold II lorsqu’il voyait d’un mauvais œil la perspective d’une Belgique dont tous les châteaux seraient des résidences secondaires appartenant aux diverses familles impériales, royales ou princières d’Europe. En outre, le roi avait trois filles, dont les deux aînées eurent une vie sentimentale agitée, ce qui contribuait à rendre le problème concret et actuel pour lui
L’une comme l’autre attaqua d’ailleurs son père en justice, une première fois à propos de la succession de leur mère, la reine Marie-Henriette, en 1902 et une seconde en 1911, contre certaines dispositions testamentaires du Roi. Léopold gagna son procès de son vivant, mais le perdit après sa mort !
Donc, Léopold II aurait voulu que les Rois et les princes mâles de la Dynastie soient favorisés d’une façon ou d’une autre lors des successions. En quoi il allait tout à fait à l’encontre de l’opinion de son temps, car cela aurait équivalu à rétablir le droit d’aînesse ou le majorat tels qu’ils avaient existé sous l’Ancien Régime. Inutile de dire qu’il ne trouva guère d’oreilles complaisantes parmi les politiciens belges !
Après plusieurs tentatives infructueuses pour convaincre un gouvernement de modifier la loi en ce qui concernait la succession royale, Léopold dut se résoudre à recourir à une autre formule. Elle n’était d’ailleurs pas neuve. Si vous avez des héritiers naturels qui vous déplaisent, donnez votre argent avant votre mort à une personne morale. C’est ce qu’il allait faire avec la « Donation royale ». Léopold semblait avoir beaucoup de goût pour ce mot de « donation », pour désigner des pratiques où le donateur gardait tout !
Bien entendu, la création d’une entité de ce genre a pour conséquence la nécessité de rendre public ce qu’on lui donne ! Léopold II ne pouvait donc atteindre son objectif qu’en rendant publiques la natures et la valeur des biens qu’il « donnait » à cette « Donation ». Dans une telle opération, le flou et le secret étaient exclus.
En 1900, donc, voulant éviter que son immense patrimoine immobilier (maisons, châteaux, parcs, bois, terres) ne soit éparpillé par ses successeurs, le roi en fait don à l’Etat, mais pose trois conditions qui font que ce don n’en est pas vraiment un : les territoires et bâtiments ne pourront jamais être vendus, ils doivent pour certains garder leur fonction et leur aspect d’origine et ils doivent être à la disposition de ses successeurs au trône.
Cette date de 1900 est importante pour notre propos.
En effet, à cette date, le Roi n’avait d’autre possibilité d’enrichissement que le Congo. Entre 1896 et 1906, il fut également impliqué, avec la collaboration de Thys et Empain, dans la construction des chemins de fer chinois. Cette opération se solda par un enrichissement considérable qui lui déplut beaucoup, puisque les Chinois, finalement, rachetèrent très au-dessus de leur valeur les actions des porteurs étrangers pour sauvegarder leur indépendance, alors que Léopold cherchait au contraire à assurer sa présence sur le marché chinois.
De toute manière, le capital investi en Chine ne pouvait avoir d’autre origine que le « caoutchouc rouge » et les « profits chinois » ne sont donc que des « profits congolais indirects ». Mais la date de 1900 indique à suffisance que la Donation Royale est, pour ainsi dire, du « caoutchouc rouge pur ».
La « Donation royale » est composée d’un nombre impressionnant de propriétés et pourrait avoir actuellement une valeur de 450 millions d’euros, selon Le Soir Magazine5 Faut-il la considérer comme faisant également partie de la fortune royale ? Oui, car si, formellement, le souverain a légué ces propriétés à l’Etat, les conditions qu’il y a jointes font que dans les faits, elles restent dans le patrimoine monarchique. En effet, ces biens ne peuvent être cédés et ils restent gracieusement à la disposition de la famille royale.
Imaginez qu’un ami vous dise : « Je te fais don de ma maison, mais ni toi ni tes descendants ne pourront la vendre et ma famille l’occupera pour toujours et à l’œil ». Qui considèrerez-vous comme le vrai propriétaire de cette demeure ?
Aujourd’hui, la Donation royale est une institution publique autonome, dont le conseil d’administration est composé de responsables du Palais, de fonctionnaires du ministère des Finances et de banquiers (comme le baron Narmon, de Dexia).
A part pour la gestion des biens accessibles au public, cette institution est financièrement indépendante : ses rentrées viennent de la mise en location d’une partie de son patrimoine immobilier et de placements financiers.
En 2005, les recettes ordinaires se sont élevées à 12,69 millions d’euros (63 % de loyers, 26 % de revenus du portefeuille, 4 % de fermages de chasse et pêche, 6 % de produits des bois, 1 % de recettes diverses). Il faut y ajouter 5,68 millions de recettes extraordinaires, ce qui fait un total de 18,37 millions.
• Patrimoine financier : 30 millions d’euros constitué d’actions, d’obligations d’Etat, de liquidités et placements à court terme.
• Propriétés dont la famille royale a la jouissance effective : châteaux de Ciergnon, de Fenffe et de Villers-sur-Lesse, château du Belvédère, château et résidence au Stuyvenberg, serres de Laeken, villa Clémentine à Tervuren.
• Droit de chasse : en vertu de la loi du 28 février 1882, le droit de chasse a été réservé à la Couronne sur les biens du domaine d’Ardenne (6700 hectares).
• Propriétés ayant une autre affectation : château de Ferage (loué), château de Val Duchesse (loué comme guest-house par l’Etat).
• Propriétés dont le personnel de la famille royale fait usage : diverses habitations à Laeken et en Ardennes.
• Propriétés ayant reçu une affectation d’intérêt général : la Tour japonaise, le Pavillon chinois, le Parc Elisabeth et le Jardin colonial à Laeken, l’Hôtel Bellevue à Bruxelles, l’Arboretum de Tervuren, le Parc Duden à Forest, les terrains incorporés au Parc Marie-Henriette à Ostende, les terrains incorporés au Parc Leopold II à Nieuport.
• Propriétés mises en location pour générer des revenus :
– Ardenne : 1 550 hectares de terrains agricoles, 4 200 hectares de terres et bois, terrain de golf dans le parc de l’ancien Château d’Ardenne).
– Tervuren : golf et Château de Ravenstein, terrains de la British School of Brussels.
– Postel : 500 hectares de bois.
– Côte : L’ancienne villa royale, avec les galeries et le parc environnant à Ostende; terrains incorporés à l’hippodrome Wellington à Ostende; les bâtiments dénommés écuries norvégiennes à Ostende; la “première” résidence royale située Langestraat à Ostende; golf de Klemskerke.
o Bruxelles et environs : Parc Duden à Forest : château (Inraci) et stade (Royale Union); étangs de Boitsfort; installations du Royal Yacht Club de Bruxelles à Laeken; terrains du centre sportif du Ministère des Finances « Inter Nos » à Strombeek-Bever; le cinéma Vendôme à Ixelles; les immeubles de bureaux Coudenberg, Jean Jacobs et Quatre Bras à Bruxelles.
Tout cela payé en liquide… Pas n’importe quel liquide : avec du sang !
« Témoignage de reconnaissance ? Jamais ! … Amnistie ? Peut-être ! »
C’est en ces termes que Paul Janson avait accueilli la prétention du Roi à se faire accorder par la Belgique un « témoignage de reconnaissance nationale », consistant en un fonds spécial de cinquante millions.
Et il faut faire, encore une fois, les deux mêmes remarques : d’une part que le Congo n’a pas été « donné », mais « vendu ». Tout au plus pourrait-on dire que Sa Majesté ne se compromet pas dans de basses opérations commerciales, mais accepte les « dons de reconnaissance »… Evitons les difficultés de vocabulaire en « parlant congolais ». Léopold II a exigé un « matabiche de 50 millions de francs-or.
Comme d’habitude, cela n’était pas destiné à lui-même, mais à ses grands travaux. Plus précisément, la satisfaction qu’il y cherchait n’était pas avare et possessive. Il n’y cherchait qu’une satisfaction d’orgueil : montrer par ses monuments que le Congo était rentable et qu’il avait eu raison de coloniser !
Contrairement à ce qui s’est passé à d’autres périodes troubles de l’histoire, il n’y a pas eu d’amnistie à propos du Congo. On a préféré l’amnésie pure et simple. Il est vrai que l’amnistie vient d’un mot grec qui veut dire « oublier », et que l’amnésie, non moins helléniquement, signifie « ne pas se souvenir ».
Il n’était plus nécessaire de recourir à l’amnistie pour éponger le sang répandu, puisqu’on avait d’ores et déjà jugé et condamné des lampistes.
Prenons, pas exemple le procès de « L’Anversoise ». Joseph Moray, agent de cette compagnie, avait commis d’une façon légère le meurtre du chef Abibo en décembre 1899. Ce chef coutumier était le seul de l’ethnie Budja-Elua qui collaborait avec les Blancs pour la récolte de caoutchouc. Lothaire avait espéré que ce chef retournerait les sept autres chefs et les convaincrait de faire récolter, eux aussi, du caoutchouc6. Le directeur, estimant que cette « bavure » pouvait porter un important préjudice à la compagnie, décida de déposer plainte contre Moray.
Une fois lancée, l’enquête fit « boule de neige », et on en parla jusqu’en Belgique. Certes, les Belges ne perdirent définitivement toute confiance en l’EIC qu’après 1905, une fois connu le rapport de la Commission d’Enquête. Mais on se posait tout de même des questions à la suite des campagnes anglaises. La presse, ou du moins certains journaux, imprimèrent des articles sur les atrocités du Congo. L’atrocité et l’exotisme stimulent les ventes. Dans la foulée, d’autres agents de la compagnie commençaient à publier dans des journaux belges des informations sur ce qui se passait réellement dans les concessions de « l’Anversoise ». Des journaux étrangers, surtout en Angleterre et en Allemagne, s’empressaient bien sûr de reprendre ces confessions.
Le verdict des tribunaux.se fit attendre longtemps. Les distances et les moyens de communication rudimentaire imposaient d’interminables délais. L’affaire de « l’Anversoise » traîna ainsi de 1899 à 1904 ! Il faut dire que, pour corser les choses, il y eut appel. La Cour d’Appel de Boma a finalement condamné, en 1904, onze agents de « l’Anversois »e et deux Africains a des peines variant de 10 ans à 20 ans. Un résultat assez étrange, si l’on considère qu’une trentaine d’agents avaient pratiquement tous agi de la même façon. Tous les condamnés étaient des agents subalternes. Tous ceux qui avaient réussi à quitter le sol congolais, parmi lequel de directeur Lothaire, ont échappé a la justice. La plupart des condamnés devaient obtenir leur libération conditionnelle après deux ou trois ans.
Au moment de la reprise, donc, cette affaire était close !
Mais du fait que la Belgique, à partir de là, s’enferma dans le négationnisme à propos de faits avérés qui étaient pourtant connus de tous, aucune mesure d’amnistie ne fut jamais prise. Logique ! On ne peut en même temps dire qu’un fait n’a jamais eu lieu, et prétendre en même temps qu’on ne le punira pas !
Comme d’autre part il n’y a pas de prescription pour les crimes contre l’humanité, rien n’empêcherait les Congolais de réclamer, au civil, tout le patrimoine de la Dotation Royale, qui ne peut provenir que du Congo !
Question morale
Les possesseurs et bénéficiaires actuels de ces biens n’ont évidemment trempé dans aucun des crimes commis avant leur naissance ! Et leur cas est sans doute loin d’être unique. Beaucoup de fortunes ont leur origine lointaine dans la spoliation, le trafic d’esclaves ou d’autres crimes. Ceux qui les possèdent ne font pas forcément pénitence sous le sac et la cendre…
A contrario, on pourrait citer l’exemple de Nobel qui, ayant fait fortune dans les explosifs, puis vu durant la Première Guerre Mondiale à quoi ces explosifs servaient, consacra une partie de sa fortune à fonder les différents Prix Nobel, dont le Prix Nobel de la Paix.
Imaginez un instant que vous appreniez qu’un lointain parent par alliance, dont vous ignoriez jusqu’à l’existence, vient de décéder au fin fond de l’Arizona, et qu’en tant que plus proche parent, vous héritez d’une fortune colossale. Imaginez encore que cette bonne nouvelle soit assortie d’une autre : cet illustre inconnu avait amassé ses millions grâce au trafic de drogue, au racket, à la prostitution, le tout assaisonné d’un certain nombre de meurtres « classés sans suite faute de preuves »… Je ne sais ce que vous feriez. Pour ce qui me concerne, et comme je n’ai rien d’un saint, je crois que je prendrais l’argent. Mais j’en consacrerais une partie conséquente à réparer ces crimes. Vous aussi ? Eh bien… On voit bien que nous ne sommes pas Rois !
Il faut d’ailleurs souligner que ce qui est en cause ici n’est nullement l’institution monarchique. La question de savoir s’il est souhaitable que la Belgique ait un Roi ou si ce devrait au contraire être une République n’a rien à y voir. Il regarde une famille, comme ensemble de gens qui se succèdent et héritent les uns des autres. Qu’il s’agisse de Rois ou de charcutiers ne change rien au problème.
Il y a eu récemment des polémiques en Belgique, sur la question « Le Roi doit-il aller en visite officielle au Congo ? ». Ce qui revient à demander : « L’arrière petit neveu (et héritier !) de Léopold II doit-il se rendre en visite officielle chez les arrière-petits-fils des victimes de Léopold II? » Il est dommage que l’on ne pose pas cette question dans l’autre sens, celui qui serait compatible avec la morale : Les Congolais doivent-ils accepter chez eux l’héritier de la fortune qui leur a coûté entre quatre et huit millions de vies humaines ?
Et ce d’autant plus que la fortune privée de ce monarque (et de sa famille) repose toujours sur le « bas de laine » que cet arrière-grand-tonton s’était fait sur le dos des Congolais. Circonstance aggravante : l’héritier, pas plus que ses prédécesseurs, n’a jamais eu un geste de regret ni de réparation…
On pourrait objecter que le problème est plus délicat pour un Roi que pour Monsieur Nobel, qui était un simple particulier, en ce sens que la personne du Roi et son rôle de « symbole national » font qu’il ne peut rien faire sans engager, en quelque sorte, la Belgique.
C’est tout à fait exact, mais ce l’était pour Léopold II également !
Quel mal y aurait-il à ce que la Belgique participe à un acte de réparation et de regret ? L’Allemagne, à propos d’un nombre de morts du même ordre, a fait des excuses publiques…
Un geste symbolique de regret et de réparation ne mettrait de toute façon pas la Dynastie sur la paille. Outre le fait que le travail d’un roi est assez bien payé (sa famille reçoit chaque année quelques 12 millions d’euros des contribuables sous forme de dotation), la famille royale est de toute manière à l’abri du besoin. En additionnant la fortune personnelle et la donation royale, le patrimoine de la famille royale pourrait atteindre 750 millions d’euros. Dans le dernier classement des fortunes belges établi par Trends-Tendances7, cela placerait les Saxe Cobourg Gotha à la quinzième place, entre la famille D’Ieteren et la famille Delhaize.
*
Ces gens ne peuvent ignore l’origine de leur fortune.
Pas un geste de regret.
Avec quoi leurs oreilles sont-elles bouchées ?
Du caoutchouc, peut-être…
