Le 11 juin 2007, c’est la date de la fin de l’occupation de l’église Saint-François de Sales à Liège. Et pour les sans-papier, l’écroulement d’une protection : celle de l’église, terre d’asile.
Le 11 septembre 2001, c’est la date des attentats aux Etats-Unis et entre autres, l’écroulement d’un des symboles les plus prestigieux de la toute puissance économique des Etats-Unis, les deux tours du World Trade Center. Avec comme résultat, 2986 morts recensés dans les décombres des tours jumelles. Savons-nous que le nombre réel des victimes a sans doute été encore plus élevé, car de nombreuses personnes sans-papier y travaillaient ce jour-là en toute illégalité ?
Le 11 juin 2007, c’est la date de la fin de l’occupation de plus d’une année, de notre église Saint-François de Sales dans le Laveu par l’Udep (l’Union pour la défense des Sans-papier). Et pour les sans-papier, l’écroulement aussi d’une protection : celle du bâtiment « église ». Au Moyen-Âge, au temps où l’Etat de droit n’existait pas encore, le bâtiment « église » avait ce rôle de protéger les fuyards. On ne pouvait pas violer cet espace sacré que représentait la maison de Dieu. Lorsque, peu à peu, au cours des siècles est né l’état de droit, cette tradition a disparu, puisque l’Etat avait pris le relais de la protection des personnes. Mais depuis la fin des années 80, lorsque plusieurs Etats démocratiques ont commencé à créer des centres fermés et à arrêter les personnes sans-papier, certaines associations ont réactivé ce principe de « l’église sanctuaire », lieu protecteur des personnes en danger (1). Notre église a également été un lieu d’occupation en 1999 et cette occupation, parmi d’autres occupations et bien d’autres actions, avait finalement abouti à une régularisation. Une fin plus heureuse que l’occupation qui se terminait ce 11 juin.
En tous les cas, effectivement, l’état de droit est visiblement une grosse farce en ce 11 juin 2007 pour les personnes sans-papier. Ce qui fait dire au président de la Ligue des droits de l’homme en Belgique, sur l’antenne de la RTBF la semaine dernière : « la manière dont sont traitées les personnes sans-papier n’est pas digne d’un pays démocratique comme la Belgique, et il faut une régularisation au programme du futur gouvernement ».
Effectivement, l’état de droit se transforme pour les personnes sans-papier en un « état policier » qui ne se gêne pas pour pratiquer des méthodes parfois peu respectueuses des droits des personnes. Il suffit de se remémorer quelques souvenirs comme par exemple, le traitement réservé aux personnes sans-papier qui avaient occupé l’église d’Anderlecht l’année dernière. Voici d’ailleurs le communiqué de presse de Monseigneur De Kesel, évêque auxiliaire pour Bruxelles, en juillet 2006, suite à l’envahissement de l’église d’Anderlecht par les forces de l’ordre : « Des personnes sans papiers ont cherché refuge pendant plusieurs semaines à l’église Notre-Dame Immaculée à Anderlecht. La communauté chrétienne leur a offert cet accueil afin de donner plus de visibilité à leur requête et d’interpeller l’opinion publique. Personne ne peut nier la problématique de ces personnes, à laquelle nous sommes confrontés dans tout le pays. L’Eglise ne s’est jamais placée au niveau des décisions qui incombent aux instances politiques. Mais elle s’engage en faveur d’une approche digne et humaine de la situation précaire et souvent sans avenir dans laquelle un grand nombre de ces personnes se trouvent. C’est la raison pour laquelle j’ai été heurté par l’action policière dans l’église de Notre-Dame Immaculée, en particulier par le fait que l’action a été entreprise sans concertation préalable et qu’elle donne l’impression d’avoir eu lieu avec l’approbation de l’Eglise ou du curé. Nos églises sont des lieux de culte. Ils sont aussi des lieux d’humanité et de solidarité. À ce titre, ils doivent être respectés ».
Heureusement à Liège, les évènements ne se sont pas passés ainsi mais, après cet évènement-là, une quinzaine de sans-papier qui occupaient notre église ont pris peur et n’ont pas osé rester loger dans l’église la nuit suivante. Peu à peu le calme est revenu, suite également aux garanties données par le bourgmestre de Liège, Willy Demeyer, qu’une telle action n’aurait pas lieu à Liège. Evidemment, le bourgmestre d’Anderlecht, Jacques Simonet, malheureusement décédé vendredi, avait lui une autre approche de la situation.
Parmi les sans-papier de notre église, Allal, qui était un ancien occupant de l’église d’Anderlecht et qui a vécu cette évacuation forcée, s’est retrouvé ensuite au centre fermé de Vottem, et finalement à la rue. 5 mois après l’évacuation de l’église d’Anderlecht, il est venu rejoindre l’Udep qui occupait notre église. Ce lundi 11 juin, nous pouvions voir dans ses yeux la détresse de se retrouver à la rue, sans-protection, à la merci de la police et de revivre l’expérience du centre de Vottem.
Suite à la fin de l’occupation voici ce qui a été transmis à la presse en ce jour du 11 juin 2007: « Sur initiative de l’UDEP, les sans papiers ont occupés des lieux de cultes et les édifices public depuis le 3e trimestre 2006 pour revendiquer leur régularisation. A Liège, trois lieux ont été occupés, l’église Notre Dame des Lumières à Glain, le bâtiment de l’université de Liège au Val Benoît et l’église Saint François de Sales au Laveu. Après plus d’une année de lutte, l’occupation des églises à Liège prend fin ce lundi 11 juin 2007 (…) »
Cette fin d’occupation a été pour nous tous un moment difficile. Lundi 11 juin, c’était un peu notre 11 septembre à nous. Les personnes sans-papier sont dans un réel danger de se retrouver sans protection, sans reconnaissance légale, à la merci, non seulement de la police, mais également d’entrepreneurs peu scrupuleux. Comme en témoigne ce fait crapuleux : un sans-papier m’a rapporté qu’en travaillant sur un chantier, un autre sans-papier était tombé d’un échafaudage et s’était fracturé la jambe et le bras, inconscient. L’entrepreneur l’a pris dans sa camionnette de chantier et tout le monde a cru qu’il l’emmenait à la clinique. Il s’est avéré que l’entrepreneur en question s’est arrêté sur l’autoroute, a ouvert la porte latérale et a envoyé rouler dans le fossé son ouvrier. Puis il est reparti. Le malheureux s’est réveillé dans le fossé et a grimpé vaille que vaille sur le rebord de l’autoroute. Il s’est traîné comme il pouvait et a été récupéré par un automobiliste qui l’a amené à la clinique.
Nous étions le 11 juin 2007, en Belgique. Jusqu’à quand, tout cela va-t-il durer ?
(1) Cfr article « L’asile dans le sanctuaire, vestige ou espoir » de Jean-Marie Faux du centre « Avec ». C’est un mouvement né aux Etats-Unis dans les années ’80 qui s’appelle « Sanctuaire » et qui regroupe des églises, des synagogues, voire des municipalités ou même certains Etats qui se proclament publiquement « sanctuaire ». Ce mouvement qui renoue par là avec une tradition déjà présente dans l’antiquité chrétienne: l’asile comme forme extrême d’hospitalité. Non pas pour soustraire un coupable à la justice, mais pour le protéger d’une justice -d’un Etat- trop arbitraire.
Pierre de CONINCK
Vicaire à la paroisse Saint-François de Sales (Liège)
Cet article provient de http://www.lalibre.be
