Dans quelques années, des historiens écriront l’histoire du Congo. Un historien est un peu comme un policier : il révèle ses mérites en venant à bout d’une enquête compliquée. Dès lors, comment les historiens ne seraient-ils pas tentés par des événements aussi riches en surprises, coup fourrés, intrigues à tiroirs et attrapes en tous genre ?
Et quand ils aborderont les événements que nous suivons actuellement, et en chercheront les causes, ils seront sans doute unanimes à dire que c’était une grave erreur d’organiser simultanément des élections législatives et présidentielles, amenant ainsi l’une à déteindre sur l’autre, et la négociation pour la formation d’un gouvernement à se confondre avec celle d’accords de désistement pour le second tour, avec cette circonstance aggravante que dans la politique congolaise, les personnalités l’emportent sur les partis, qui sont à peu près inexistants.
En principe, dans une démocratie (et peut-être même dans une « démocrature »), un accord de gouvernement, c’est de la stratégie, c’est-à-dire un projet global à long terme, tandis que des accords de désistement sont de la tactique, à court terme, pour ne pas dire « à courte vue ».
Y a-t-il, en fait, des raisons profondes (je veux dire : des raisons liées à un choix de société), pour que les démocrates chrétiens soient dans l’opposition, et l’Udemo dans la majorité1 ? En réalité, il n’y en a aucune … sauf le choix qu’ils ont fait lors de la présidentielle. Et ce choix, à son tour, n’est il pas avant tout question de personnes. Mobutu et Bemba, c’est bien connu, ne peuvent se voir en peinture…
La vie politique, normalement, est menée par les partis, cependant que les alliances électorales sont des accords de circonstance à court terme. Faites donc l’expérience de lire les pages politiques d’un journal congolais. Il y est invariablement beaucoup plus question de l’AMP et de l’UN que, par exemple, du PPRD et du MLC. Or, il s’agit dans l’un et l’autre cas d’alliances circonstancielles pour une élection ! L’AMP était une machine à faire élire Kabila. (à n’importe quel prix, et sans être regardant sur la haute moralité de qui adhérait). C’est fait, mission accomplie ! L’UN était de même une machine à faire élire Bemba (ou à ne pas faire élire Kabila, à n’importe quel prix, et sans être regardant sur la haute moralité de qui adhérait). C’est raté ! Mais réussi ou raté, ces deux machines ont au moins un point commun : elles n’ont plus de raison d’être !
Une élection présidentielle a deux tours a toujours pour conséquence une certaine bipolarisation de la vie politique au moment du second tour, puisque cette façon d’élire a toujours pour résultat de sélectionner deux candidats, et pas plus, pour le second tour. Et il est même courant que l’un des candidats joue le rôle d’épouvantail ; en France, on a vu en 2002 le « tout sauf Le Pen » et aujourd’hui le « tout sauf Sarkozy ». Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait eu une tendance « Tout sauf Kabila ».
Ce qui est anormal, c’est que cela subsiste !
Les Congolais ont fondé plus de 400 parties politiques. Bien sûr, il faut faire la part de deux réalités congolaises. D’une part, on avait vécu sous le régime du parti unique, et cela créait une sorte de frénésie du multipartisme. Ensuite, il y a le facteur « intérêts locaux », voir « intérêts ethniques ». Un certain nombre de ces partis ressembleraient assez à ce que nous rencontrons, en Belgique, aux élections communales, où pullulent les « listes du bourgmestre » et les « intérêts communaux ».
Certes, plus de quatre cents, c’est trop, et l’on peut douter à juste titre qu’il y ait même dans le monde entier, en allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, quatre cents doctrines politiques différentes ! Il est probable que beaucoup de ces formations, celles du moins qui n’étaient pas que des partis de circonstances servant les ambitions d’un candidat, auraient tout avantage à se regrouper en quelques « familles » ou « fédérations »…
Mais il est absurde de penser qu’une elle diversité se soit, du jour ou lendemain, réduite définitivement à deux courants politiques et à deux seulement.
Et dans ce que je dis là, c’est le « définitivement » qui importe !
Comme il a été dit plus haut, le « bipolarisme » était inévitable au second tour de la présidentielle. Malheureusement, du fait de la simultanéité entre celui-ci et la formation du gouvernement, conséquence d’un calendrier électoral mal torché, cette bipolarisation a déteint sur la formation gouvernementale.
Cela pourrait ne pas être trop grave, en ce sens qu’il n’y a pas à choisir entre trente-six politiques possibles. Quand Kabila énumère » cinq chantiers » ou que l’épiscopat identifie « sept préoccupations majeures », qui pourraient ailleurs être quatre ou neuf, tout ce joli monde enfonce des portes ouvertes et constate des évidences : le Congo est un pays en ruine, tout est à refaire et la population n’en peut plus. Le choix se limite donc à des problèmes du genre : « Sachant qu’il n’y a plus de route entre A et B, faut-il la reconstruire en partant de A, de B, ou des deux bouts à la fois ».
Cela étant, il serait logique que les élus manifestent des exigences et de la vigilance pour que l’on n’oublie pas leurs mandants dans la liste des routes à tracer, des chemins de fer à rétablir, des hôpitaux à remettre en activité, des écoles à rebâtir… Bien sûr, cela tirerait un peu à hue et à dia, mais ce serait assez normal et même logique dans un pays où les représentants ont pour la plupart été élus dans le but (et souvent sur des promesses) de défendre des intérêts locaux à Kinshasa que sur des considérations de philosophie politique.
Au lieu de quoi on assiste à la continuation d’un jeu bipolaire dépourvu de sens, puisque le « match » en vue duquel cette bipolarisation avait eu lieu est fini, la fin de la partie sifflée et les joueurs, au vestiaire. Et au nom de cette partie qu’on ne peut plus gagner, on multiplie les retards, les recours et les obstructions…
Il y a pire ! Cette bipolarisation fait le plus grand tort à l’opposition elle-même. Car elle pousse les gens à réfléchir en termes monolithiques. Encore qu’il y ait deux monolithes dans le décor : l’opposition dite « institutionnelle » parce qu’elle a pris part aux élections et siège donc au Parlement, et la « non institutionnelle » qui les a boycottées et qui se ramène fondamentalement à l’UDPS Tshisekedi.
A peine Bemba était-il parti pour le Portugal, que maints commentateurs sortaient leur boule de crystal pour vaticiner sur le « combat des chefs » qui allait avoir lieu pour « le leadership de l’opposition ». Cela revient à dire pour le poste de chef d’une coalition électorale relative à des élections passées, autrement dit, de général pour une guerre qui a déjà eu lieu !
Certains commentateurs ont parlé d’opposition « éclatée » ou « volée en éclats ». C’est inexact. Si quelque chose a récemment volé en éclat, c’est un monolithisme hors de saison. Car l’une des tâches de l’opposition, c’est précisément d’être le rappel constant de l’existence de la diversité, tant des options politiques que des intérêts. Etre diverse lui permettrait de jouer mieux sont rôle de critique constructive et de propositions alternatives, car elles ne viendraient pas toujours du même bord et viseraient, non à bloquer toute la machine politique du pays, mais à l’infléchir dans le sens d’une amélioration.
Ce qui fait le beauté d’un jardin, n’est ce pas que toutes les fleurs sont de couleurs différentes ?
© Guy De Boeck, CongoForum, 25/04/2007
