On peut lire, dans le journal kinois La Prospérité du 31 janvier 2007 que « Masunzu tue à Minembwe ». Et le journal précise que, sous la conduite du général de brigade Masunzu, la guerre a repris de plus bel à Minembwe, Kamombo (Fizi), Bijombo (Uvira). Il y aurait déjà plus d’une dizaine de tués parmi les officiers, de nombreux blessés et la population a trouvé refuge dans la brousse exposée aux pluies diluviennes aux pieds des collines. Pourquoi, se demande La Prospérité Masunzu n’a-t-il jamais regagné, depuis deux ans, Kananga, son poste d’affectation comme Commandant régional en second ? Quels rapports entretiendrait-il avec l’autre Général qui, lui, est Commandant de la région militaire à Bukavu ? Des questions au sujet desquelles La Prospérité aimerait bien avoir quelque lumière…
La réponse est simple, ce qui ne veut pas dire qu’il se trouvera quelqu’un d’assez courageux pour la donner. La voici : Il n’y a pas, il n’y a jamais eu d’armée congolaise.
Bien sûr, mon propos n’est pas de contester l’existence, au Congo, d’une quantité considérable (en fait, largement excessive) d’hommes armés, dont certains sont même munis d’un uniforme approximatif. Le fait d’être hérissés d’engins de mort en fait une belle bande de sicaires. Cela n’en fait pas une armée.
Une armée est un ensemble cohérent de citoyens armés, formés, entraînés, hiérarchisés et disciplinés, obéissant inconditionnellement au pouvoir politique et à lui seul, tout en s’interdisant de faire eux-mêmes de la politique. Sa raison d’être est la défense du territoire et la protection des populations civiles contre toute menace intérieure ou extérieure. L’armée doit assurer cette tâche même dans les conditions les plus dures car elle se bat par patriotisme, et non pour une paie ou des avantages matériels.
La Force Publique du Congo, de 1885 à 1960, a pu présenter certaines de ces caractéristiques, mais pas toutes. En particulier, elle n’était pas aux ordres d’un gouvernement congolais. Elle maintenait l’ordre colonial. (Peut-être, aujourd’hui, certains vieux soupireraient-ils : « Colonial, oui ! Mais au moins c’était de l’ordre ! »). La FP était certes formée et disciplinée à l’intérieur, en ce sens qu’était requise des soldats, la plus stricte obéissance aux officiers (blancs). Vers l’extérieur toutefois, sa mission étant avant tout de répression et d’intimidation (voire carrément de terreur, sous Léopold II), son attitude envers les civils laissait fort à désirer. Et ceci d’une manière qui faisait partie de son rôle et de ses tâches : il fallait que la population ait peur des « occupations » et des « promenades militaires ».
Tous les événements violents qui se sont produits entre 1960 et 1965 ont été, dans tous les camps, le fait de forces largement improvisées. L’ANC même, si elle disposait d’uniformes et d’un armement légué par la FP, avait pour cadres des officiers supérieurs improvisés, qui la veille étaient caporaux ou sergents. L’APL, de son côté, dut tout organiser à partir de rien.
Dans l’Armée, qui est déjà celle de Mobutu, bien qu’il ne soit pas encore au pouvoir, on voit alors le « travail » se diviser en deux. Le véritable rôle de l’armée, hérité de la Force Publique de Léopold II, c’est d’occuper et de terroriser, et dans ce but les brutalités, le meurtre, la torture, le viol, le pillage sont largement autorisés. Pour avoir du terrain à occuper, donc pour se battre et conquérir, on comptera soit sur des troupes étrangères, soit sur des unités largement composées de mercenaires, soit enfin sur des unités jouant autour du dictateur le rôle de « garde prétorienne », et liées à lui par des liens « ethniques »[1]. A la fin de la II ° République, celle-ci sera la seule partie de l’armée à disposer encore de moyens valables.
En effet, la « déglingue » du régime Mobutu, étalée sur de nombreuses années, va lentement transformer les habitudes. Le pillage et les brutalités venaient de loin. Mais au départ ils faisaient partie d’un système : créer la peur de l’autorité et de ses soldats chez les indigènes, et donc les inciter à se soumettre et à travailler. C’était un moyen de pression psychologique plus qu’une nécessité matérielle. Les soldats de la FP coloniale prenaient certes plaisir à déguster une poule volée, mais ils n’en avaient pas besoin. Au fur et à mesure que le Zaïre devint de plus en plus désargenté (principalement du fait que toutes les ressources étaient affectées par priorité à la rapacité personnelle du Président), cela devint vraiment un mode de subsistance : « vivre sur le pays » suivant des méthodes dignes des Routiers de la guerre de Cent Ans.
Toujours est-il que, depuis cette époque, il y a au Congo deux types d’hommes armés en uniforme (c’est à dessein que je n’emploie pas le mot « soldats »). D’une part de troupes plus ou moins « clochardisées » vivant sur le pays et recourant au brigandage pour corser leur ordinaire. D’autre part, des unités mieux équipées et armées, servant de gardes du corps à des dignitaires divers. Les uns comme les autres ne peuvent être appelés « soldats » ou « armée » que par abus de langage. Le soulèvement AFDL fit également surgir des unités improvisées.
La parenthèse de paix relative, entre la victoire de l’AFDL et la guerre d’agression de 1998 fut trop courte pour changer grand-chose à cette situation. En effet, la création d’une armée à partir de zéro (et non pas le replâtrage à partir des soudards existants) serait une tâche de longue haleine, demandant deux ou trois ans au minimum. On se trouva donc à nouveau dans l’improvisation entre 1998 et les accords de 2003.
Il ressort de là que toutes les opérations de mixages, brassages et autres tripotages sont vouées à l’échec. Non pas pour la raison à laquelle on pense spontanément, à savoir que ces hommes se sont tiré dessus hier. Il est advenu maintes fois dans l’histoire qu’après une guerre civile on doive amalgamer deux armées. L’expérience montre qu’entre soldats ennemis, une fois les hostilités finies, l’estime l’emporte généralement sur l’inimitié. Mais parce que ce qui est possible entre les soldats de plusieurs armées ne l’est pas entre les bandits de plusieurs bandes de brigands. Les seuls éléments qui ressemblent un peu à des militaires dans cette cacophonie sont quelques officiers sortant d’écoles militaires étrangères, qui n’auront le choix qu’entre adopter les mauvaises mœurs de la troupe, ou se heurter à des refus d’obéissance systématiques.
Ce tableau n’est pas « poussé au noir ». Tous les observateurs s’accordent à dire que le comportement des FARDC et celui des « milices » se ressemblent comme deux cartouches du même calibre ! La mise sur pied d’une pareille absurdité ne peut s’expliquer que par une chose : on voulait, en 2003, un Congo aussi faible et aussi désarmé que possible, parce qu’à cette époque là les grands intérêts internationaux qui mènent le monde n’avaient pas encore tranché la question de savoir si la RDC devait continuer à exister.
Il va de soi que la FP du Congo Belge, armée répressive au service d’un ordre colonial, n’est pas une référence ou un modèle. Mais on aurait pu utilement s’inspirer de certaines mesures que les Belges avaient prises autrefois, telles que :
– ne jamais avoir d’unités, fût-ce une escouade ou un peloton, homogène du point de vue ethnique, et jamais plus du tiers d’une unité provenant d’un même groupe. Dans un contexte où l’ethnisme est un ingrédient important du contentieux, comme dans l’Est du Congo (qu’il s’agisse des Banyamulenge, Tutsi et autres Banyabwisha, ou des différents Hema/Lendu). Au lieu de quoi on a dès l’origine (et pas seulement aujourd’hui, avec Laurent Nkunda) concédé à toutes sortes de troupes de rester là où elles le désiraient, c’est à dire à un jet de pierre de la frontière du Rwanda ou de l’Ouganda.
– imposer au soldat, au départ, un déplacement très important par rapport à son lieu d’origine (ou au théâtre de ses récents et contestables exploits). Au contraire, on se trouve à présent devant des soldats tellement « vissés » à leur terroir qu’ils ne comprennent même aucune langue de grande communication (ou du moins le prétendent). La FP procédait ainsi pour mettre le soldat à l’abri des « tentations » de la société tribale. Il serait opportun à l’heure actuelle de le faire dans un autre but : ne pas le laisser (ou le remettre) en contact avec des populations déjà habituées à tout accorder au tout-puissant fusil.
Cela a d’ailleurs assez peu d’importance, dans la mesure où ce que l’on pouvait faire de mieux avec 99 de ces « militaires » sur 100, était de les désarmer et de les renvoyer à la vie civile. La minorité d’entre eux que l’on pourrait estimer rééducables, et de nouvelles recrues pouvaient alors être formés, d’abord à la discipline la plus stricte, avant qu’il soit même question de les armer. Cette partie de leur formation pourrait très bien être consacrée à des tâches d’intérêt général. Elles ne font vraiment pas défaut. L’apprentissage de l’usage des armes ne serait venu qu’ensuite, en les prévenant que tout abus qu’ils feraient de leurs armes contre la population civile serait sanctionnée de manière immédiate et draconienne.
Tout ceci se heurte bien sûr à un problème. Cela suppose que pendant un temps le Congo n’aurait pas eu d’armée. Et, si l’on avait démarré une politique de ce genre dès 2006, cela aurait signifié aussi que tous les membres de « l’espace présidentiel » auraient dû renoncer à leurs « prétoriens ». Cela ne signifie pas que leur sécurité n’aurait pu être assurée. Cette tâche n’aurait pas été au-dessus des forces de la MONUC. Celle-ci aurait d’ailleurs dû être bien plus nombreuse, pour suppléer durant un temps à l’absence de troupes congolaises, tout en étant capables de se débarrasser des agresseurs étrangers. C’était avant tout un question de mandat, car les Rwandais et les Ougandais auraient osé beaucoup moins s’ils avaient su qu’au lieu de se heurter à des troupes congolaises en carton-pâte et à des casques-bleus empêtrés dans des mandats restrictifs, ils se heurteraient à une véritable résistance. Sans doute eût il fallu une MONUC un peu plus nombreuse, mais sa mission aurait duré moins longtemps. Elle n’aurait donc pas forcément coûté plus cher. Et, quand bien mêmE ce serait le cas, le cauchemar serait aujourd’hui fini pour les populations de l’Est du Congo.
Malheureusement, avec les choix que l’on a faits, ce cauchemar ne fait encore que commencer !
© Dialogue des Peuples, 31/01/2007
