Cela mérite une enquête policière. Au départ, il y a une victime : la République Démocratique du Congo. Un meurtre par asphyxie de ses capacités financières publiques. Un mobile avec le bradage par un gouvernement de Transition dont les animateurs sont réputés pour avoir participé à des pillages antérieurs. Une arme : le nouveau code minier qui dépouille l’ Etat de ses revenus légitiles et qui a été dicté par les prétendants investisseurs avec la bénédiction de la Banque Mondiale. Il y a un « troisième pillage », puis un « quatrième pillage » et de nombreux indices d’ un « cinquième pillage » qu’ il va falloir rassembler et interpréter. Mais qui est le meurtrier ? A qui le crime profite-t-il ?
L’ enquête remonte à 1996 et à la fin du régime Mobutu, car les pillages nouveaux sont l’ oeuvre du nouveau pouvoir. La période suspecte fait l’unanimité de la classe politique qui a fait mandater une commission spéciale de l’ Assemblée Nationale chargée de réexaminer les contrats à caractère économique conclus depuis 1996. C’ est à la même période que se réfère le tout premier des quatre rapports du Groupe d’ Experts de l’ ONU,alors dirigé par l’ ivoirienne Safiatou Ba- N’Daw. Ce rapport du Panel est capital, car il contient des affirmations précises, et d’ une extrême gravité. Etant donné qu’ après 5 ans ces accusations onusiennes n’ ont jamais suscité de protestations ou de démentis, elles ont valeur de preuve. L’ enquête peut commencer.
On lit ceci dans le rapport. « La conquête de l’est de ce qui était alors le Zaïre a fondamentalement modifié … l’exploitation des ressources naturelles. Auparavant, la distribution se faisait (par des moyens légaux et illégaux) par l’intermédiaire d’entreprises congolaises locales, dans la plupart des cas des entreprises dirigées par des civils. Ces méthodes traditionnelles ont été rapidement remplacées par de nouvelles structures. En même temps que de nouveaux acteurs intervenaient, de nouvelles règles ont été mises en place pour l’exploitation des ressources naturelles. Les troupes étrangères et leurs « amis » ont ouvertement participé à cette exploitation dans les « territoires libérés », encouragés indirectement par le dirigeant de l’AFDL, Laurent-Désiré Kabila… Au fur et à mesure de leur progression … le défunt Laurent-Désiré Kabila, avait signé des contrats avec un certain nombre de sociétés étrangères. De nombreux récits et documents indiquent que dès 1997, une première vague de « nouveaux hommes d’affaires » parlant uniquement anglais, kinyarwanda et kiswahili était déjà en activité dans l’est de la République démocratique du Congo . Dès les premiers mois de la rébellion, la structure et les réseaux financiers étaient déjà en place…Selon certaines sources, les Présidents Paul Kagamé du Rwanda, Museveni et le défunt Laurent-Désiré Kabila s’étaient, à l’ époque de la rébellion de l’AFDL, entendus quant à la récupération des ressources financières et à l’ usage qui en serait fait… »
Et le Panel de préciser. « Le défunt Président Laurent-Désiré Kabila… est en partie responsable de la situation actuelle à trois points de vue. Premièrement, en tant que dirigeant de l’AFDL, il a créé un précédent en conférant une apparence de « légalité » ou de légitimité à des opérations néanmoins illégales. Pendant sa marche sur Kinshasa, il a accordé des concessions alors même qu’il ne disposait nullement de l’autorité pour ce faire. Certains groupes armés utilisent aujourd’hui les mêmes méthodes dans leur lutte pour le pouvoir. Deuxièmement, il a permis et toléré un certain nombre d’entreprises illégales à titre de récompense pour ses alliés. Il a également lancé le régime de troc existant afin de défendre son territoire. Ce système est en train de devenir une pratique normale des groupes rebelles.. Troisièmement, il a offert la meilleure excuse et le meilleur prétexte à ceux qui ont méticuleusement planifié la façon dont la carte de la région devrait être redessinée en vue d’en redistribuer les richesses. De nombreuses sources ont déclaré au Groupe d’experts qu’elles avaient été pressenties et s’étaient fait demander de réfléchir à la distribution des richesses de la République démocratique du Congo ainsi qu’à leurs intérêts personnels ».
Effectivement, et avant-même la chute de Mobutu, feu Kabila avait distribué, sans contrepartie pour la Gécamines, la fameuse mine de Kipushi ainsi que les rejets de Kolwezi à la société AMFI (American Mineral Fields) du mauricien Jean-Raymond Boulle. Ces cadeaux ont été entérinés et recyclés avec le Nouveau Code Minier, en faveur de l’ actuelle ADASTRA MINERALS. AMFI avait remis un peu d’ argent à l’ AFDL et la diponibilité d’ un jet pour le transport aérien du futur chef d’ Etat. De son côté, Lundin Interantional Holdings avait versé à la Gécamines 50 millions de dollars comme acompte sur les 250 millions destinés aux investissements à Kolwezi selon les termes du partenariat 55%-45% de 1996 et portant sur la fabuleuse concession de Tenke et Fungurume. Kabila ordonna alors à la Gécamines de transférer 25 millions à COMIEX au Rwanda. Comiex? C’ est l’ enseigne de l’ établissement commercial appartenant 100% à Kabila , en personne. Les 25 millions ont été empochés par Kabila. Non seulement les liens avec Kigali ont coûté une nouvelle guerre au pays, mais Kabila décréta un état d’ urgence sur le Katanga, offrant ainsi à Lundin une justification à ne pas exécuter le contrat de 1996. C’est Kabila lui-même qui est à la base de la déconfiture de la Gécamines, privée des capitaux provenant de Tenke Fungurume et destinés à auto-financer sa relance. A ce degré de destruction, le bradage de Kolwezi n’était plus que des « amuse gueules ».
En 1997, Georges Kimba avait rejoint Kabila comme membre de la « diaspora », avant de replier bagages pour lancer la Cotakom ( Communauté Katangaise d’ Outre-Mer) et de dénoncer en 2002 avec Robert Tshibob la « kabilisation de la Gécamines », devant la Commission sénatoriale belge « Grands Lacs ». Georges Kimba: « à un moment donné, M. Kabila, voyant que les mines constituaient un facteur susceptible de renforcer son pouvoir, s’est octroyé le droit de jouer lui-même le rôle de la Chambre minière. Il s’est lancé dans des opérations occultes en matière d’octroi des concessions ». Robert Tshibob: « il faut remonter dans l’histoire. Kabila père, arrivant au pouvoir, a fait prospérer sa société, la Comiex. Cela signifie que toutes les recettes qui devaient revenir à l’État congolais sont allées directement à la société Comiex que l’on retrouve dans toutes les joint-ventures, que ce soit dans l’aviation, dans les transports terrestres, dans les mines, dans l’exploitation du bois, etc. Mais Kabila père est décédé. Qui hérite de la Comiex ? M. Kabila fils qui, lui, n’a pas entériné toutes ces allégations mais hérite cependant d’une affaire qui progresse continuellement au départ d’une signature de son père ». L’ enquête porte désormais sur le fils Kabila et ce qu’ il a fait de la fameuse Comiex. Le père avait dépouillé la Miba des gisements diamantifères de Senga Senga et lancé la SENGAMINES qui a été une association 50% Zimbabwe, par l’ Osleg, et 50% Kabila par la Comiex. Suite aux remous suscités par le Panel de l’ ONU, le fils procéda au toilettage de la Sengamines, mais sans remettre l’ Etat dans ses droits aux 50% volés par Comiex. Seuls 20% furent remis à la Miba et de manière inexpliquée, Oryx Natural Resources a été présentée comme propriétaire des 30% évaporés pour totaliser 80% dans Sengamines. Etait-il possible que le partenaire extérieur ait servi de prête nom pour les 30% volés à la République ? La réputation des patrons zimbabwéens de Oryx permettait une telle couverture.
L’ enquête nécessite de remonter aux débuts des convoitises sur la Miba. Le 18 avril 1997, soit un mois avant la chute de Mobutu, la Miba sous les signatures de Ngandu Kamanda et Jean-Pierre Moritz, avait transféré 3,5millions de dollars à Comiex à Kigali via la Belgolaise et la City Bank de New York. Ce fut l’ essai grandeur nature des 25 millions de Lundin. Plus tard, en mai 1999, ce sont 400,000 carats de diamants de la Miba d’ une valeur de 10 millions de dollars qui furent saisis à l aéroport de Ndjili sur ordre du même Kabila. Et la Gécamines ? La même année 1999, les exportations de cobalt de la Gécamines et de Ridgepointe avaient été saisis en Afrique du Sud sur ordre du même Kabila, par l’ entremise de Frans Rootman. Par la suite, Rootman pour se payer, fit saisir le Falcon 50 jet de la Gécamines, mis à la disposition de la présidence du jeune Kabila. L’ avion fut vendu au enchères pour 2,5 millions de dollars, alors que la mise à prix est d’ un tel aéronef est de minimum 10 millions. On a bradé la Gécamines jusque dans les ventes publiques. L’ agent du père Kabila dans l’ opération cobalt de 1999 était Mr Augustin Katumba Mwanke qui était devenu un proche du jeune Kabila. Mais for curieusement, l’ affaire Rootman n’ a jamais été portée à la connaissance du gouvernement de Transition, comme pour prouver que l’ opération cobalt de la Gécamines avait été un profit personnel.La culture du pillage avait progressé du père, qui s’ était approprié du cobalt, au fils qui a sacrifié un jet de la Gécamines, alors que cette société n’ avait pas à répondre des engagements de l’ Etat congolais? L’ enquête montre que les intérêts personnels ont bonne conscience et sans scrupules pour le patrimoine commun aux 60 millions de congolais.
A la Présidence de la république, en effet, le même Augustin Katumba Mwanke avait été en charge du Portefeuille de la république. C’ est lui qui nomma les dirigeants de la Gécamines et de la Miba qui ont négocié et conclu les contrats miniers qui sont décriés parce que les sociétés sont minorotaires. Certes, l’ ancienne RDC n’ avait obtenu que 15% dans la Sodimiza de 1967 et 20% dans la SMTF de 1970, mais les principes avaient totalement changé et en 1996, la Gécamines a pu se prévaloir de 45% dans TFM tout en bénéficiant d’ une prime de 250 millions de dollars. Voilà l’ héritage de la mégestion de la dictature de Mobutu. Les libérateurs ne pouvaient pas faire moins. Mais ils l’ ont fait. C’est sous les Kabila que les conventions minières ont été restructurées avec pour principe de systématiquement réduire l’ Etat à 20% – 25%. Le dossier Sengamines a révélé que l’ augmentation des participations étrangères pouvait avoir camouflé 30% des intérêts privés de Comiex/Kabila. Etait-ce la même chose dans la nouvelle mouture des contrats ? L’ enquête continue.
En 1996, Lundin International Holdings s’ était engagée à investir 2 milliards de dollars, à payer 250 millions à la Gécamines et à produire rapidement 400.000 tonnes de cuivre. Dix ans plus tard, et sans accomplir ses obligations, et le contrat pouvait être cassé. Voilà que Lundin revendit ses 55% dans Tenke Fungurume Mining (TFM) à l’ américaine Phelps Dodge. Mais l’ acheteur n’ était pas intéressé à hériter des mêmes obligations au détriment du volume de ses productions mondiales. Logiquement, Lundin avait quitté le capital de TFM. Contre toute logique, Lundin resta dans la société. Et, davantage, il gagna 24.75% du capital au détriment de la Gécamines qui a été rabattue de 45% à 17,5%. Pour quelle raison le gouvernement de transition a maintenu le même gisement de Tenke Fungurume valant 95 milliards de dollars et divisé par dix les obligations de l’ investisseur qui ne sont plus que de payer 15 millions au lieu de 250 et une production de 40.000 tonnes au lieu de 400.000t ? Comment justifier le glissement des participations de l’ Etat au bénéfice de Lundin qui n’ y avait plus droit, ni à titre personnel pour avoir été racheté par Phelps Dodge, ni à titre contractuel puisque les obligations ont été divisées par 10 ? C’ est ici qu’ on peut rapprocher le schéma des 30% de Comiex qui ont été engloutis mystérieusement par Oryx dans Sengamines. Le fils a-t-il eu des participations cachées dans Oryx ? Une indiation: lorsque Oryx Natural Resources a revendu l’ affaire diamantifère à First African Diamonds Ltd pour que la Sengamines devienne « EMIKOR » (Entreprise Minière de Kasai Oriental SARL), il a fallu des négociations secrètes avec la Présidence. Ce qu’ il fallait démontrer.
A la Gécamines, le détournement des participations méritées par l’ Etat ont été opérées derrière une apparence de 17,5% seulement dans Tenke Fungurume Mining, Minière de Kalumbwe Myunga, Kingamiambo Musonoi Tailings (Adastra), 20% dans Congolaise des Mines et de Developpement, Société Minière de Kolwezi, Ruashi Mining, Boss Mining , Groupement Traitement Terril Lubumbashi , Kababankola Mining Company, Mukondo Mining et 25% dans Compagnie Minière de Tondo, Minière de Kasombo, Shituru Mining Corporation, DRC Copper Project avec Dan Gertler International, Kamoto Copper Company avec Kinross Forrest Limited, Société d’ Exploitation des Gisements de Kalukundi (Swanmines). Etc. On a jusqu’à présent fustigé la rapacité des arracheurs de contrats juteux à 75%, 80% et 82,5%. Mais ces prédateurs agissent en droite ligne d’ une philosophie de pillage personnel d’ une élite au pouvoir. Du temps de Mobutu, son rwandais de directeur de cabinet, Barthélemy Bisengimana avait été surnommé « Monsieur 10% ». Le « cinquième pillage » des richesses minières du Congo est l’ œuvre de « Monsieur 30% ».
