Ce matin du 21/07/2006, Le Potentiel vient de publier deux textes très intéressants pour les « veilleurs-protecteurs » (les bakabulekedi) de la mémoire historique du peuple congolais et les autres ascètes du provisoire. Il s’agit de l’interview accordée à l’Ambassadeur belge à Kinshasa et de la lettre de la conférence épiscopale du Congo. Deux textes d’une grande richesse eu égard au grand rendez-vous que nos compatriotes veulent prendre avec l’histoire : les élections. Mais à la lecture du titre (« Il ne faudrait pas croire qu’au Congo, tout forcément doit être différent d’ailleurs » donné à l’interview, quelque chose fait tiquer et une question surgit. Pourquoi ne faudrait-il pas que le Congo fasse la différence ? Pourquoi les congolais ne peuvent-ils pas organiser leurs élections « forcément » autrement après plus de trois décennies de dictature ? Une autre question corollaire : « Comment « les petites mains du capital » et « les petites mains médiatiques » font-elles pour que « la différence » soit absente de la réappropriation d’un processus historique de démocratisation de leur pays par les dignes filles et fils du grand Congo ? » Réfléchissons un peu.
I. La permanence du dialogue en démocratie
Répondant à la question sur « la nécessité du dialogue pour des élections apaisées en RDC », Mr Johan Swinnen, en bon « témoin de l’évolution politique du Congo » dit : « Qu’entend-on par concertations ? En démocratie le dialogue doit être permanent entre les acteurs politiques et avec la société civile au sens très large du terme. C’est un élément essentiel du bon fonctionnement de l’Etat. » Il est convaincu que « dans la situation particulière du Congo actuellement (…), toute initiative, tout exercice qui peut contribuer au bon déroulement du processus électoral est le bienvenu, mais ces concertations ne peuvent en aucun cas hypothéquer ou prendre en otage la dynamique du processus en cours. »
La majorité des congolais partageant ce point de vue ont accepté de s’engager dans le processus électoral malgré ses « vices originaires ». Certains d’entre nous ont choisi de se battre « du dedans » en essayant de rendre le plus possible le dialogue permanent. Les « 19 » candidats à la présidentielle font partie de cette « majorité positive ». Ils ont participé aux échanges ayant eu lieu entre les acteurs politiques et le CIAT. L’Ambassadeur belge témoigne qu’ « ils n’ont pas été inutiles : des clarifications ont été apportées sur des points importants, notamment concernant la sécurisation des candidats et l’accès équitable aux médias. » Estimant que ces échanges « auraient dû être poursuivis », Mr Johan Swinnen « regrette que l’exercice qui avait été entamé et qui devait être prolongé ne l’ait pas été dans les formes qui avaient été prévues. Il y a eu de la confusion, les messages ont été brouillés et les convergences de vue qui avaient pourtant pu être l’être dégagées n’ont pas été consignées comme elles auraient pu l’être, par exemple dans le code de conduite qui en aurait alors été enrichi. Sans remettre en cause les bonnes intentions des uns et des autres, Mr Johan Swinnen, regrette que le bon momemtum qui avait été créé lors de la réunion inter-institutionnelle du 21 juin et qui devait aboutir à des concertations plus larges n’ait finalement pas été mis à profit. »
II. Le réalisme en démocratie
Malgré ce constat négatif, l’Ambassadeur belge appelle au réalisme en vue de la poursuite du parcours. « Pour le reste, dit-il, il faut être réaliste : nous sommes à moins de dix jours du premier scrutin, les candidats se sont résolument lancés dans la campagne électoral. Ce qui est important, c’est de constater que les conditions sont réunies pour permettre à la population congolaise d’exprimer son choix. » Or, dans un autre texte publié par le même journal et intitulé « Validité des élections : les évêques catholiques menacent », nous lisons ce qui suit : « Au stade actuel, en effet, toutes les conditions ne sont pas encore réunies pour la tenue des scrutins réellement transparents, libres et démocratiques. Bien au contraire, un ensemble de données confirment les craintes de manipulation, de tricherie sinon de fraude : notamment les déclarations contradictoires sur les listes électorales et le nombre exact des électeurs, les explications embarrassées sur celui des bulletins de vote excédentaires, les suspicions sur la localisation du serveur central et sur les programmes informatiques, l’absence du calendrier électoral complet et les doutes sur la volonté réelle d’organiser toutes les échéances électorales : nationales, provinciales et locales. Le peuple a besoin d’être rassuré sur toutes ces questions. » Ces évêques pensent que « pour promouvoir le climat général de paix dans le pays, ils ont à plusieurs reprises, en 2005 et 2006, encouragé instamment les fidèles catholiques et les hommes et les femmes de bonne volonté à considérer attentivement le bien-fondé d’une concertation des forces vives de la nation. Une telle concertation, toujours actuelle et tant souhaitée par la majorité des Congolais, a pour finalité, à travers un dialogue positif et consensuel, de sécuriser le processus électoral, pour une fin de transition pacifique et rassurante pour tous. Par ailleurs, elle viserait à prendre les dispositions nécessaires sur les modalités du gouvernement du pays pendant la campagne électorale et avant la mise en place de nouvelles institutions issues des élections. » Ils stigmatisent « les lenteurs et les hésitations incompréhensibles, les doubles jeux regrettables et les faux-fuyants inadmissibles qui, jusqu’à présent, ont empêché la nation de baliser le chemin des élections dans la paix, l’entente et la concorde nationale. » Et « voilà pourquoi la CENCO, sous peine de ne pas reconnaître la validité des élections, demande à tous les acteurs concernés dans l’organisation de celles-ci de s’employer à corriger les irrégularités constatées et à créer, à tous les niveaux, les conditions requises de vérité, de transparence, de liberté et de pleine responsabilité qui doivent entourer la tenue des prochains scrutins. »
A la lecture de ce deuxième texte et fort de la conviction selon laquelle, « en démocratie, le dialogue doit être permanent entre les acteurs politiques et avec la société civile au sens le plus large du terme », nous nous posons la question suivante : « Qu’est-ce qui est réaliste ? Assurer la permanence du dialogue eu égard à son interruption à cause « des doubles jeux regrettables et des faux-fuyants inadmissibles » ou aller aux élections en sachant que sans la correction des « irrégularités constatées », l’église catholiques et d’autres forces sociales et politiques acquises à la cause d’un autre Congo peuvent contester la validité des élections prévues dans neuf jours ?
III. Pour que les élections ne soient pas différentes
Les élections non-différentes ne s’improvisent pas. Elles se préparent à travers un certain discours, l’usage de certaines méthodes comme la répression, le bâillonnement de la presse, le boycottage des lieux du dialogue constructif suivi des regrets (sans plus), les intimidations des réseaux d’élite au pouvoir et leurs « amis » étrangers, etc. Revenons à nos deux textes.
A la lecture de l’interview de Johan Swinnen et du texte des évêques du Congo, quelques constats peuvent être faits :
-les pasteurs congolais regrettant l’interruption de la concertation initiée par le gouvernement provisoire et le CIAT stigmatisent « les lenteurs et les hésitations incompréhensibles, les doubles jeux regrettables et les faux-fuyants inacceptables » préjudiciables pour le devenir commun au pays ;
-l’Ambassadeur belge regrettant l’interruption de la concertation évite de « remettre en cause la bonne volonté des uns et des autres » ;
– les évêques congolais et les autres confessions religieuses ont accompagné le peuple congolais tout au long du processus en cours ; ils ont organisé son éducation civique ; ils le connaissent de plus près et peuvent « oser » parler en son nom ;
– là où ces évêques, sans remettre en cause les élections, préconisent la correction des irrégularités, l’Ambassadeur belge semble appeler les congolais à se rendre aux urnes le 30/07 malgré les irrégularités qu’il met sur le compte « des rumeurs ou des présentations incomplètes.»
Nous avons là deux appréciations différentes du processus en cours. La première, celle de l’Ambassadeur belge, rencontre celle du pouvoir organisateur des élections. La deuxième, celle des évêques congolais, va dans le sens de celle partagée par la majorité du peuple congolais, l’église catholique, les « 19 » candidats à la présidentielle, le Front pour la Défense du Congo, les associations et les collectifs d’auto-support tels que le CALCC, l’Apareco, C2R, Bana Congo, etc. Cette majorité congolaise, croit aussi, comme l’Ambassadeur belge que « toute œuvre humaine est perfectible » et qu’en démocratie, la permanence du dialogue contribue à la perfectibilité des processus et des institutions. Là où le bât blesse, c’est quand le refrain « de la perfectibilité de toute œuvre humaine » cherche à contourner « les mesures correctrices des irrégularités » relevées dans le processus électoral en cours.
Souvent, à ce refrain, s’ajoute un autre : « Laissons au peuple congolais la chance de s’exprimer par les urnes et de se choisir ses dirigeants. » Mais il n’y a pas que les urnes comme unique moment ou lieu d’expression d’un peuple. Ses marches dans la rue, les lettres de ses pasteurs, les protestations de ses candidats à la présidentielle, les écrits de ses associations, de ses partis politiques, de ses fronts de résistance, etc. sont autant des manières pour un peuple de s’exprimer. La fétichisation des urnes avec des promesses farfelues des milliards pouvant améliorer le sort de nos compatriotes après « les élections-abattoir » laissent incrédules les « veilleurs-protecteurs » de la mémoire historique de nos populations et d’autres ascètes du provisoire. Beaucoup d’entre eux estiment que pour que les élections au Congo ne puissent pas être différentes de celles qui se sont passées ailleurs, la communauté dite internationale et le pouvoir organisateur des élections au Congo s’inventent un peuple congolais imaginaire en essayant d’écouter le moins possible ses différents lieux d’expression, ses leaders politiques et spirituels amoureux d’un Congo différent, ses associations et collectifs luttant au quotidien pour un autre Congo. Donc, quand ont dit « il ne faudrait pas croire qu’au Congo, tout forcément doit être différent d’ailleurs », on crée un discours, des procédés et des méthodes faisant qu’effectivement, au Congo, tout se passe comme ailleurs. L’autisme à l’endroit des cris de protestation lancés par les Congolais et les Congolaises en chair et en os est l’un de ces procédés. Voilà pourquoi, il est un devoir de sagesse pour les veilleurs-protecteurs de la mémoire historique de nos populations et autres ascètes du provisoire, tous empêcheurs de tourner en rond, d’étudier tous ces discours et textes négateurs de la différence. Ils ne doivent pas négliger le pouvoir des mots. Après cette interview de Johan Swinnen, il ne sera pas surprenant d’entendre certaines filles et fils de notre peuple répéter le refrain « il ne faudrait pas croire qu’au Congo tout forcément doit être différent d’ailleurs », évoquer les cas des fraudes aux élections américaines et se dire : « Allons-y quand même » sans se poser cette autre question : « Pourquoi devons-nous croire ce que les autres nous disent sur l’avenir de notre pays sans le passer au peigne fin du doute. » Ou cette autre : « Comment fait-on pour que les élections ne se passent pas différemment dans différents pays ? » ce n’est pas le fruit d’un hasard. La semaine passée, Arte a fait passer un documentaire prouvant que le financement des élections, le soutien à certains candidats et les mesures prises pour éviter ou favoriser les fraudes avaient un lien très fort avec le poids de ce pays sur l’échiquier économique mondial. Relisons l’interview de l’Ambassadeur belge, elle est très édifiante à ce sujet.
