Au lendemain de la mort de son père, le 26 janvier 2001, dans son discours d’investiture, Joseph Kabila déclare entre autres que ‘‘l’armée dont je suis l’émanation n’a pas pour vocation de s’accaparer du pouvoir. Ma mission consistera à organiser des élections libres, démocratiques et transparentes, à l’issue desquelles les Congolais se choisiront leurs dirigeants’’.
Du coup, l’Afrique rêve d’un second Amani Toumani Touré. Mais ce rêve n’est caressé que l’espace d’une nuit. Plus les jours du règne de Kabila II passent, plus se font entendre, de la part de son entourage et de certains ‘‘opposants’’ des propos dithyrambiques sur sa maîtrise des enjeux congolais et ses capacités managériales.
De nature flegmatique, Kabila aurait mis la sourdine à tous ces chants de sirène si le même refrain ne lui revenait pas, plus amplifié, à chaque passage d’une de grosses légumes de la communauté internationale, pardon, européenne, à Kinshasa.
Sur son avenir politique, la réponse devient plus nuancée : ‘‘C’est au peuple de décider. Si le peuple me demande de postuler, je serai candidat’’. Et avant que le peuple ne le demande, le parlement, rompant avec la coutume constitutionnelle congolaise qui exigeait jusque-là au candidat président de la république 40 ans et plus, élabore une constitution qui fixe l’âge minimum requis pour postuler à la présidence de la république à 30 ans pour ne pas exclure la jeunesse qui représente plus de 60 % de la population congolaise. Heureuse coïncidence pour Kabila et tous les autres jeunes qui sont loin d’avoir 40 ans.
Dans la loi électorale, le parlement écarte le critère d’études, car après tout c’est aux congolais d’éliminer les ‘‘sans diplômes’’ s’ils ne veulent pas d’eux ; il n’appartient pas aux politiciens d’exclure les gens au moyen d’une loi. Mais bizarrement, la loi exige le paiement de la caution non remboursable de 50.000 USD au candidat président. Réveil douloureux pour tous ces imberbes de 30 ans qui s’étaient mis à caresser le doux rêve de devenir président de la RDC. L’opinion crie à l’arnaque. Que non, c’est pour barrer la route aux candidats farfelus. Sinon, vous vous imaginez à quoi ressemblerait un bulletin de vote ? Entend-on dans les milieux proches du PPRD.
A Kinshasa, cette ville qui a pris l’habitude de trouver à redire à tout, on secoue la tête : ‘‘On se fout des études et on met en avant une forte somme qu’aucun congolais ne peut avoir gagné de manière honnête. Encore une heureuse coïncidence, Joseph Kabila n’est pas concerné par le critère détecteur des candidats farfelus car non désargenté comme la plupart de ces jeunes congolais bardés des diplômes. Pour les adversaires de Kabila, le critère d’études n’a pas été retenu pour favoriser Kabila qui n’aurait pas fait d’études.
Bien que le critère d’études ne soit pas retenu, Kamerhe qui abhorre faire les choses à moitié, tient à l’image de son chef et livre le scoop selon lequel le Président Joseph Kabila est détenteur d’un Diplôme de Washington International University (Bachelor of Arts In International Studies and Diplomacy) certifié par … Condolezza Rice !
L’autre critère retenu par la loi est celui de la nationalité. Celle de Kabila est contestée par une certaine opinion. L’ambassadeur Mugalu, chef de la maison civile du Chef de l’Etat, estime son patron non concerné, car affirme-t-il, ‘‘Joseph Kabila est bien le fils à Mzee Laurent Désiré Kabila dont j’ai la maîtrise de l’arbre généalogique jusqu’à 6 générations’’. Sur ses origines, Kabila lui-même tranche : ‘‘plus congolais que moi, ça n’existe pas !’’
Jusqu’ici, l’entourage de Kabila croit avoir pensé à tout. Et même le statut de militaire de Joseph Kabila ne leur pose aucun problème. Ainsi, là où la loi interdit l’enrôlement des militaires, les collaborateurs de Kabila le laissent se faire inscrire sur la liste électorale et répètent, même à ceux qui ne veulent pas les entendre, que c’est tout à fait normal, car Kabila n’est pas militaire en fonction. Le président de la CEI, le bon abbé Appolinaire Malu Malu vient à la rescousse en affirmant, la main sur le cœur, que ‘‘Kabila a bien le droit de se faire enrôler parce que son nom ne figure pas sur la liste des officiers généraux me transmise par l’état-major général des armées’’.
Ah bon, au Congo une liste de l’état-major a pouvoir d’annuler les effets d’un décret présidentiel ! S’exclament les observateurs. Alors que tout semble être mis en place pour lui, Kabila, au goût de son entourage, met trop de temps à se décider d’y aller. Pour l’aider, le PPRD tient un congrès géant au cours duquel il prie Son Excellence Monsieur le président de la République de bien vouloir accepter d’être son unique candidat à l’élection présidentielle. Prière aussitôt reprise par les Mai Mai, par la CODEK, un regroupement de tous ceux qui se font chanter par une certaine musique à Kinshasa, et par les jeunes toutes tendances confondues qui le déclarent candidat du peuple à l’élection présidentielle. ‘‘Les jeunes toutes tendances confondues ! Même ceux du Palu et de l’UDPS vont voter pour Kabila ? Mais pourquoi alors organiser les élections ?’’ Objecte un taximan qui se dit sans couleur politique
Et comme il fallait s’y attendre, Kabila pose sa candidature à l’élection présidentielle. Il se veut candidat indépendant, candidat du peuple. Son statut de militaire est remis sur la sellette par les observateurs. Encore une fois, Malu Malu, se rend compte que les choses prennent une ampleur telle que sa liste d’officiers n’y peut rien, et bon pasteur, il vole au secours de Kabila avec une malheureuse trouvaille : j’ai bien reçu une lettre du Chef d’Etat Major Général des FARDC et du ministre de la défense sur la mise en disponibilité du Chef de l’Etat. Là où la loi exige une preuve de démission acceptée, le bon abbé n’a pu trouver qu’une mise en disponibilité.
Jean-Pierre Lisanga Bonganga, Prosper Ndume et Kabamba Mbwebwe sont convaincus que Joseph Kabila est bien militaire à la date de son enrôlement et lors du dépôt de sa candidature, car soutiennent-ils, aucun acte contraire n’est venu annuler le décret de sa nomination en tant qu’officier général de l’armée. Ils introduisent des requêtes en invalidation de la candidature de Joseph Kabila auprès de la cour suprême de justice où le ministère public Lusambo constate qu’effectivement ‘‘Joseph Kabila est militaire est s’est fait enrôlé en tant que tel’’.
Pour nombre d’analystes, l’audience de la haute cour fixée au vendredi 14 avril 2006 ne peut que logiquement invalider la candidature de Kabila. Mais à Kinshasa, par expérience, l’opinion sait que ce n’est pas demain la veille pour que le Congo soit régi par la normalité. Au marché, dans le taxi, à l’école, au lieu de travail, en famille, tout le monde est convaincu que la cour sauvera bien Joseph d’une manière ou d’une autre. Le suspens tient donc moins au verdict qu’à l’acrobatie juridique dont les membres de la cour vont accompagner le prononcé du verdict salutaire.
Et pour cause, certains se rappellent que lorsque Olivier Kamitatu, alors président de l’assemblée nationale, avait demandé à la cour si l’assassinat d’un chef d’état était un crime politique ou de droit commun, la cour s’était déclarée incompétente pour se prononcer sur la matière. Mais que lorsque Joseph Kabila, président de la république, a posé la même question, après l’adoption de la loi sur l’amnistie, la même cour s’est retrouvée compétente pour restreindre le champ d’application de l’amnistie.
Même si jusqu’ici la cour lui semble favorable et qu’il émet sur une longueur d’onde parfaite avec elle, l’entourage de Kabila préfère plutôt assurer. Et pour donner un petit coup de pouce aux membres de la haute cour, quelqu’un pense aux moindres détails. Le Journal Officiel publie, dans son édition du 1er avril 2006, le décret signé le 15 mars 2006, portant acceptation de la démission de l’officier général Joseph Kabila. La demande de la démission, adressée par le Général Major Kabila au Général Major Kabila, dont personne n’avait jamais entendu parler, date pourtant du 14 mars 2005 ! Kabila, court-circuite l’Etat major Général, le Ministère de la défense, le haut conseil de la défense, s’écrit à lui-même et met une année pour se répondre à lui-même ! Ne peut se retenir de s’étonner l’opinion.
Attendu pour vendredi 14, le verdict de la cour tombe jeudi 13 avril dans la nuit : Lisanga et ses amis sont déboutés pour leur manque de qualité comme plaignant. La justice a privilégié la forme et non le fond de l’affaire qui reste entier. Bien que dépité, le député Lisanga comprend néanmoins les conditions dans lesquelles les membres de la haute cour ont travaillé, car révèle-t-il, ‘‘ils ont été arrachés nuitamment de leurs demeures par les éléments de la PIR (Police d’Intervention Rapide). Nous-mêmes alertés, nous nous rendus en catastrophe à la cour où nous nous sommes retrouvés encerclés par les hommes en armes. Nous avons craint pour notre sécurité et c’est grâce aux militaires de la MONUC que nous avons appelés à notre rescousse que nous avons pu sortir indemnes cette nuit-là’’.
Néanmoins, Lisanga ne s’avoue pas vaincu et lance un appel à tous les candidats présidents de la république : ‘‘c’est maintenant à eux qui ne sont pas frappés de défaut de qualité d’introduire des requêtes en invalidation de la candidature du Général Major Joseph Kabila’’. Mais l’opinion ne se fait pas trop d’illusions. Même si Gizenga, Diomi, Olenga et les autres se décidaient de régler son compte à Kabila II, la haute cour trouvera bien une pirouette pour le tirer d’affaire.
Les observateurs notent trop de coïncidences toutes heureuses pour le candidat Kabila et sont par conséquent très loin de les croire fortuites. Pour l’opinion, l’entourage de Kabila semble persuadé que pour leur chef, tout est marqué du sceau de la fatalité. Tout leur comportement envoie un seul message : c’est écrit, Joseph Kabila doit être candidat à l’élection présidentiel et se succéder à lui-même. Les conditions importent peu et à chaque fois qu’ellles n’ont pas été au rendez-vous, la machine du PPRD, son parti, avec le concours de toutes les autres organisations alimentaires satellites dont la mission est de faire gagner Kabila au premier tour, se sont fait le devoir de les créer.
Jusqu’ici, ils ont démontré de quoi ils sont capables chaque fois qu’il s’est agi de faire concourir toutes choses au bien de Kabila, pour ne pas être pris au sérieux. Déjà, ne promettent-ils pas des punitions à ceux qui ont osé introduire des requêtes en invalidation de la candidature de Kabila ? Déjà, n’envisagent-ils pas une alliance avec l’UDPS pour gouverner le pays après leur victoire annoncée aux élections ?
