Il y a 48 heures. Etienne Tshisekedi wa Mulumba, président national de l’Union pour la démocratie et le progrès social (Udps), a parlé des élections. D’abord avec les jeunes combattants de son parti. Ensuite avec Jean-Marie Guéhenno de l’Onu. Personne ne saurait cependant affirmer si le lider maximo se portera candidat à la prochaine élection présidentielle. La lecture est si trouble qu’elle suscite des interrogations.
Selon certaines indiscrétions, c’est mardi dernier que le président national de l’Udps aurait dû annoncer officiellement la décision de déposer ou non sa candidature à la magistrature suprême. Et, en même temps, communiquer à la base les candidatures des cadres du parti aux différentes élections : législatives, provinciales, urbaines et locales.
Cette probabilité ne faisait d’ailleurs l’objet d’aucun doute dès lors que, parmi l’assistance, se trouvait une forte délégation d’étudiants des universités et instituts supérieurs de la capitale. Partenaires à qui Tshisekedi a souvent réservé la primeur de ses décisions.
Malheureusement, de nombreux observateurs sont restés sur leur soif. Certes, Tshisekedi a confirmé l’engagement de l’Udps à s’impliquer dans le processus électoral. Il a toutefois précisé que «l’Udps qui s’est battue pour la conquête de la démocratie, ne peut pas aller aux élections par la petite fenêtre». Comprenne qui peut.
Bien plus, Tshisekedi a entretenu le même mystère au sortir de l’audience que lui a accordée Jean-Marie Guéhenno, secrétaire général adjoint de l’Onu en charge des missions de paix. Il n’a fait aucune déclaration à la presse. Qui plus est, Remy Massamba, secrétaire général de l’Udps a apporté un début d’éclaircissement : «Etienne Tshisekedi n’a pas annoncé que l’Udps allait aux élections. Il a dit que l’Udps souhaiterait aller aux élections et à de bonnes élections. Pour le moment, les élections qu’on organise ne sont ni crédibles, ni transparentes. La position finale de l’Udps n’est pas encore arrêtée».
L’opinion est en droit de poser la question de savoir ce qui se passera si jamais Etienne Tshisekedi ne présentait pas sa candidature. L’on peut s’empresser de signaler que, conformément à l’article 19 point 7 des statuts de l’Udps, c’est le Congrès, organe suprême, qui désigne les candidats « du Parti aux élections présidentielle, législatives et sénatoriales». On note qu’à sept jours de la fin de la période de l’enregistrement des candidatures, l’Udps n’a pas tenu son congrès. En se référant aux statuts, Tshisekedi n’est pas encore formellement le candidat de l’Udps à l’élection présidentielle. Tout comme le parti n’a encore désigné aucun candidat aux autres échelons des scrutins. Tshisekedi et l’Udps ont une semaine pour se décider.
SCHEMA D’EXCLUSION
Certes, l’Udps ne manque pas d’arguments pour étayer ses plaintes ou justifier ses revendications. Un flash-back sur le parcours de la transition permet de comprendre certaines attitudes. Depuis le début du processus de transition, en effet, Tshisekedi et l’Udps accusent les autres acteurs politiques de vouloir les exclure de la gestion des affaires de l’Etat. Ils rappellent de quelle manière ils ont été évincés de la course à la vice-présidence de la République réservée à l’Opposition politique.
Deuxième constat : les appels de l’Udps au réajustement de l’opération d’enrôlement électoral n’ont rencontré aucun écho favorable. Malgré les insuffisances manifestes de la Cei, personne n’a suivi l’Udps. Avec l’appui actif de la communauté internationale, on a organisé un référendum sur un texte inconnu du peuple. D’où le boycott décrété par Tshisekedi pour les siens.
Toutefois, la Communauté internationale, à travers la dernière délégation du Conseil de sécurité en visite en Rdc, a parrainé des négociations secrètes visant à impliquer l’Udps dans un processus électoral inclusif. L’Udps a dès lors confirmé son engagement à rejoindre le processus. A cet effet, elle a demandé l’ouverture spécifique de quelques bureaux d’enrôlement et la présence de ses représentants à la Cei et à la Haute autorité des médias pour mieux contrôler le processus électoral. Ses interlocuteurs ont évoqué des contraintes budgétaires et de calendrier électoral.
Subtilement, on a tenté d’exclure l’Udps tout en la poussant à la faute par une auto-exclusion. L’objectif risque d’être atteint. Surtout que dans certains milieux internationaux, le discours ou le radicalisme de Tshisekedi est assimilé à un certain nationalisme. Or, avec la fin de la guerre froide, l’Occident a décidé de «combattre, surtout à l’ère de l’informatique, tous les ‘révolutionnaires’ tant leurs discours pourraient franchir les frontières et nuire à leurs intérêts, particulièrement économiques».
DES CONSEQUENCES
Les conséquences du nouveau boycott sont nombreuses tant sur la crédibilité des élections, de l’après-élections que de l’Udps et de Tshisekedi lui-même.
Elections « vides». Tshisekedi demeure incontestablement une forte personnalité politique. Son absence enlèverait toute la substance à la compétition électorale. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, dit-on.
Il va de soi que la crédibilité des élections serait un jour remise en question.
Renforcement du camp des frustrés. Nombreux sont les partis politiques, les personnalités politiques et une bonne frange de la population qui se retrouvent dans le discours et les revendications de l’Udps. Il est fort probable que l’absence de Tshisekedi aux élections renforce le camp des frustrés. Des débordements à l’image de ce qui s’est passé en Haïti et en Ukraine sont à craindre. Des «accidents graves», comme le disait si bien le général Philippe Morillon, chef de la délégation des observateurs de l’Union européenne, pourraient se produire.
La fin de l’Udps. La prochaine législature durera cinq ans. Or, l’Udps a combattu, pendant 25 ans, toutes les dictatures afin d’instaurer un Etat démocratique au terme des élections régulières avec un Tshisekedi au sommet de l’Etat. Son refus de concourir aura des répercussions terribles dans la mesure où il y aurait également des «frustrés» dans son camp. Ceux qui ont combattu pendant plus de 25 ans ne digéreraient pas bien que le parti les entraîne à passer à côté du pouvoir. Les déçus de l’Udps s’aligneraient dans d’autres partis, même au sein de ceux qui sont farouchement opposés à l’Udps. Ce serait la fin de l’Udps. Jean-Marie Guéhenno a mis la classe politique congolaise en garde contre la politique de la chaise vide. «Les acteurs politiques donnent quelque fois l’impression d’avoir peur des élections», a-t-il déclaré. Serait-ce le cas pour l’Udps et Tshisekedi ?
La fin d’un mythe. Il est un fait que dans ces conditions, la déception se répercuterait sur la personnalité de Tshisekedi lui-même, dont le grand âge doit être pris en compte. S’il se mettait à l’écart, ce serait cinq ans d’absence, à moins qu’il ne participe à un «coup de force» pour accéder au pouvoir. Ce qui serait contraire à sa philosophie politique et à «l’esprit d’Alger». En outre, son pouvoir peinerait à se faire reconnaître par la Communauté internationale.
Il aura été considéré par l’opinion qui lui est fidèle jusqu’ici comme un traître ayant «trahi» la cause commune de leur démarche politique. On le prendrait pour une personnalité sans vision et sans ambitions politiques. Plus grave, il aura craché sur des milliers de morts qui ont donné de leur vie pour que triomphe l’idéal démocratique défendu par l’Udps.
Ce sera donc la triste fin d’un mythe, d’un grand espoir, la chute d’un albatros, pensent certains observateurs. Ils sont d’avis que devant cette réalité, Tshisekedi, plutôt que de sortir de l’Histoire par la grande porte, quittera la scène politique par la «petite fenêtre». Tout juste le contraire de Nelson Mandela, Léopold Sédar Senghor, Gamal Abdel Nasser, Kwame N’krumah, Ketumile Masire, Agostino Neto, … ces grands monuments africains. C’est fort possible. Mais toujours est-il que l’action de Tshisekedi pourrait aussi bien se situer dans le cadre du combat qu’il mène pour la libération et l’indépendance totales de l’Afrique.
