Le Phare (Kinshasa) 6 Juillet 2005 : « L’apocalypse n’a pas eu lieu », « Le chaos promis n’est pas arrivé » « Tshisekedi rate son coup d’état », « L’UDPS joue et perd », « Les Institutions sont toujours en place »…, titraient triomphalement vendredi 1er juillet certains journaux congolais veinards dont curieusement les journalistes n’ont pas été arrêtés, ni les matériels de travail saisis par les forces de l’ordre, lesquels journaux sont rejoints dans leur euphorie par une certaine presse belge et française.
Certains membres du gouvernement congolais se sont lancés une fière chandelle pour « l’échec de l’UDPS » et ont remercié les Kinois, quadrillés par les policiers et militaires PIR, Upi, GSSP,… armés jusqu’aux dents et tirant sur tout ce qui osait bouger à balles réelles, « pour avoir suivi le mot d’ordre des autorités de ne pas sortir dans les rues » et « d’avoir fêté avec faste le 30 juin ». Ces membres du gouvernement, tous curieusement d’une même composante, vont jusqu’à féliciter les forces de l’ordre qui se seraient acquitté de leur devoir d’une façon professionnelle ». Ce qu’une certaine presse relaie fidèlement avec le scoop selon lequel à Tshangu, le district de Kinshasa qui s’est réveillé le 30 juin avec un militaire surarmé au mètre carré, « il a même été organisé un match de football et d’autres réjouissances populaires ».
Heureusement pour le crédit de la presse qu’il reste au Congo des organes de presse dont le reportage en live des événements et les analyses objectives restituent la vérité et interprètent le symbolisme du message du peuple du jeudi 30 juin dans les rues de Kinshasa. Heureusement aussi que même dans la presse occidentale, il reste des professionnels des médias qui ne copinent pas avec l’occident officiel et travestissent la vérité sacrifiée sur l’autel des bas intérêts.
Sinon, pour n’importe quel observateur de bonne foi qui ne serait livré qu’à ses caisses de résonance médiatiques de l’establishment congolais et de l’occident officiel, ça ne serait que migraines garanties à chercher à comprendre la lecture du quatrième pouvoir des événements du 30 juin.
Ni pillages, ni Machettes Tramontina
Le spectre des pillages et des règlements de comptes par coup de machettes « Tramontina » avait été agité par les dirigeants congolais pour refuser au peuple son droit à manifester son refus de la prolongation automatique de la transition, son désaveu massif de 1 +4, son ras-le-bol sur l’incapacité du gouvernement à répondre à ses besoins primaires, avec des menaces de répression au cas où il s’entêtait à descendre dans la rue. Bravant toute intimidation, le peuple a réussi à passer, par centaines des milliers, à travers les mailles des forces de l’ordre, brandissant des rameaux et des calicots sur lesquels il renouvelait son verdict sur le leadership 1 +4 et décrétait la fin de celui-ci, pacifiquement.
On voudrait bien croire que Tshisekedi ait perdu. Qui aurait alors gagné? Celui qui a ordonné à l’armée et à la police de tirer à balles réelles sur une population qui, au lieu des machettes, tenait plutôt en main des rameaux? Parce qu’il aurait gagné en faisant 10 morts et plusieurs dizaines de blessés à Kinshasa, de l’aveu honnête et courageux d’un Kinois dépité, Son Excellence Jean-Pierre BEMBA, alors que les pillages tant annoncés n’ont pas eu lieu, pourquoi ne se découvre-t-il pas, afin qu’il soit publiquement fêté par le 1+4 ?
Ladite victoire pourrait-elle aussi être illustrée par les scènes offertes par les services de l’ordre, scènes retransmises par Raga TV et CCTV? Une grande dame d’un certain age se faisant bastonner le postérieur par deux sbires en tenue civile avant de se faire embarquer dans un minibus bleue ciel vers une destination connue d’eux seuls, lesquels deux sbires s’illustrent plus tard en embarquant Luc Mikomo, Directeur Info de Raga TV, Rubens Belengele, cameraman à Tropicana TV, se faisant délester de son matériel avant de recevoir des coups de matraques et de se voir forcé de débarrasser la chassée de grosses pierres pesantes y laissées par les manifestants et de se faire embarquer à bord d’un véhicule de la police, un jeune homme de 20 vingt ans mourant de suite d’une balle lui tirée à bout portant alors qu’il se tenait tranquillement à l’entrée de la parcelle familiale à Yolo, une dame et ses deux filles prenant des balles à bout portant à Kasa-vubu pour ne pas avoir livré à la police les manifestants, des centaines des milliers des manifestants se regroupant inlassablement après avoir été dispersés à coup des balles et gaz lacrymogènes, des enfants écrivant à la craie sur la chaussée la somme congolaise de l’addition 1+4.
Tshisekedi serait-il vraiment essoufflé quand tout le monde sait qu’il a réussi à faire mobiliser plus de 5000 policiers et militaires pour contenir des centaines des milliers de Kinois qui ont pris d’assaut les rues de la capitale alors qu’il leur avait été promis un massacre certain? Tshisekedi aurait-il vraiment perdu quand tout le monde a observé qu’il a donné à une autre classe de journalistes l’occasion de s’illustrer par leur courage et leur conscience, en se jouant du danger permanent, en allant au front, sous des balles réelles, au risque de leur vie et au nom de la vérité, pour apporter un témoignage poignant qui lave ce peuple des qualificatifs des « pillards, manipulables,… » que le pouvoir lui a toujours collés. Si Tshisekedi a vraiment échoué, pourquoi celui qui aurait gagné ne répond-t-il pas alors à Son Excellence Azarias Ruberwa qui veut savoir ce que le pouvoir a à cacher en bouchant Raga TV et en confisquant les cassettes de retransmission de la marche?
Tshisekedi a échoué dit-on, parce que le 1+4 est toujours là. On veut bien. Mais c’est où « là »? Dans les bureaux lambrissés de Gombe, dans les cortèges monstres avec des chars de la MONUC ? A la télé, haranguant un peuple qui n’attend plus rien d’eux et qui se divertit avec les émissions de théâtre et de musique? Sûrement, mais « là » où le 1 +4 devrait vraiment se rassurer d’être, c’est dans le cour de ceux qu’il est censé diriger. Et là, pour les rares Congolais qui avaient encore dans leur cour un peu de place pour le 1 +’:], ce n’est pas sûr, à la Vue de ces balles faisant ruisseler du sang sur les rameaux des manifestants, que les choses soient restés à l’état.
Ce n’est donc que par défi que le 1+4 est donc là où il semble se satisfaire d’être. Mais combien de temps tiendra-t-il là quand BEMBA, Vice-Président du Congo, se rappelle qu’il est Kinois pur sang pour honorer la mémoire de ses frères, fauchés par le zèle de ceux qui veulent se faire plus royalistes que le roi, et contredire le chiffre officiel de 1 mort en soutenant courageusement celui de 10 morts avancé par l’UDPS? Combien de temps tiendra-t-il là, quand Azarias Ruberwa, également Vice-Président du Congo, (en charge de la politique, défense et sécurité !) condamne la répression disproportionnée des forces de l’ordre et présente ses condoléances aux familles éprouvées. Et parce que le 1 +4 serait vraiment là, de qui dépendent alors le Ministre de l’Intérieur, le Gouverneur de la ville de Kinshasa, l’Inspecteur Général de la Police? De Ruberwa qui se fait traiter de syndicaliste par la haute hiérarchie d’un certain parti politique quand il déplore ce qui est arrivé? Ce n’est quand même pas à l’UDPS qu’on entend des sons aussi discordants pour prétendre que Tshisekedi aurait perdu!
Les dirigeants congolais, on le sait, aiment tellement s’entendre parler et entendre le peuple répéter après eux ce qu’ils disent qu’ils sont devenus allergiques à toute contradiction. Ainsi voit-on, samedi 4 juillet, un membre du gouvernement invité du journal télévisé le plus prisé des Kinois, invoquer le matraquage pour s’offusquer que la chaîne revienne en boucle sur les images de la marche du peuple deux jours après, alors qu’au même moment la chaîne publique en faisait autant avec les images des défiles officiels. Ils aimeraient sûrement, de force à défaut de gré, ramener le peuple à la belle époque, et, mutatis mutandis, lui faire répondre après eux : MPR oyé ! Mobutu oyé ! Mobutu Mokako ! Tata bo ? Parti bo ? Mokonzi bo?
Seulement, malheureusement pour eux, il y a des limites à tout, même dans le seul pays au monde où 1+4 égalent zéro. Le peuple, passé du stade de la répétition à celui de l’interprétation, ne les suivra plus dans leur narcissisme. Ni l’Occident officiel, ni une certaine presse nationale et étrangère qui sacrifie la vérité, la déontologie et la solidarité sur l’autel des intérêts partisans, ne sauront lui faire gober que du sang (sacrifice suprême) coulant du fait des balles réelles (instruments de mort, de violence et de destruction) sur des rameaux (symbole de vie, d’espérance et de paix), que des caméras et cassettes arrachés à des journalistes préalablement passés à tabac, constituent un échec pour le Docteur Etienne Tshisekedi, qui a permis au peuple d’exprimer sa foi dans un Congo meilleur.
L’UDPS aurait perdu. Le camp du 1+4 aurait gagné. Et le peuple, aurait-il gagné avec le 1+4 ou perdu avec l’UDPS, quand la prétendue victoire du 1+4 ne fait même pas l’unanimité en leur propre sein? A moins de vouloir réinventer une logique bien à l’image du personnel politique congolais, un peu de silence, Messieurs! Le sang a coulé sur les rameaux d’un peuple sans défense et le Congo est en deuil.
