24 avril 1990 : Mobutu démocratise et verse des larmes 827

24 avril 1990,le Zaïre fait un saut dans l’inconnu. Au bout de 25 ans d’un pouvoir sans partage, le Maréchal Mobutu tourne le dos au parti unique tentaculaire, pour ouvrir un vaste et périlleux chantier de démocratisation. En ce jour mémorable, le Mpr Parti-Etat termine sur les genoux son parcours d’autoritarisme. Très peu pouvaient imaginer ce jour-là que l’on venait d’ouvrir la boite de pandore ; que l’on venait d’écrire les premières notes d’une musique lugubre, et de réveiller les vieux démons du chaos sanglant.

Au terme d’un discours dense et pathétique, le Président-Fondateur va verser des larmes dans une formule restée célèbre « comprenez mon émotion ». L’intensité des réformes fera dire au journaliste Kwebe Kimpele que Mobutu venait de faire son troisième coup d’Etat.

CRISE PROFONDE

Le déclenchement du processus de démocratisation en 1990 faisait suite à l’aggravation au plan interne d’une crise multidimensionnelle, couplée à l’écroulement du mur de Berlin au plan international. Premièrement, il y avait la crise des institutions. La lourdeur de la machine mise en place par le Mpr Parti-Etat avait atteint le seuil de tolérance, qui vidait le pays des énergies vivifiantes. Le conformisme des cadres face à la langue de bois du système à la pensée unique du parti, à l’absence de tout débat créait un blocage de tout le système. Il en découlait le manque d’initiatives personnelles et structurelles. Pire, le manque d’entrain des acteurs. Le pays vivait à l’arrêt, en attendant les mots d’ordre du président-fondateur, qui avouera lui-même ne pas être un magicien. Il en découlait l’apathie globale, source d’irresponsabilité collective. Deuxièmement, on déplorait la crise de confiance : l’image très négative que renvoyait à la population la superstructure du Parti-Etat se concrétisait par une totale déconnexion de la nomenklatura d’avec le peuple. Les hauts cadres et dignitaires vivaient dans un luxe exubérant, coupés de l’océan de misère du grand nombre. La multiplication des scandales à charge des dirigeants, accompagnés de l’absence des sanctions, avait conduit à une rupture durable du contrat de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. En troisième lieu, il y avait une crise économique aiguë : une série d’inadéquations et d’erreurs économiques persistantes avaient détruit tout le tissu économique du pays. La gravité de la crise économique s’est vérifiée par une pauvreté généralisée.

Durant les années de guerre froide, Mobutu avait le rôle de gendarme des intérêts des Occidentaux au Zaïre et en Afrique centrale, moyennant une défense résolue de la stabilité de son régime par l’Occident. La violence de la perestroïka ayant imposé une redistribution des cartes, Mobutu comprend très vite que les jours de son régime étaient comptés. Au plan humain, il fut très marqué et traumatisé par la fin tragique et horrible du président roumain Ceausescu et sa femme Elena, qui étaient ses amis personnels.

ACTION DU CONSEIL NATIONAL DE SECURITE

Ce tableau, très sombre, découlant de la crise complexe au Zaïre avait fait l’objet d’analyses pointues du Conseil national de sécurité (Cns). Son patron, Nkema Liloo, conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de sécurité, va mettre ses services à contribution : le Cns devait diligenter des investigations secrètes à travers le Zaïre, sur la profondeur de la crise socio-politique. Deux équipes vont se déployer sur le terrain. La première, conduite par Katende wa Ndaye, parcourt cinq provinces de l’Est et du Centre du pays. La deuxième, conduite par le professeur Midago Bahati, parcourt les cinq autres provinces. Toutes ces équipes vont bénéficier de la collaboration des gouverneurs, secrètement acquis aux idées du changement. Il s’agissait de Salumu Amisi au Haut-Zaïre (province Orientale), Ndala Kasala au Sud-Kivu, Koyagialo au Shaba (Katanga) et Pambia Musanga au Kasaï Oriental.

Le rapport de ces équipes est sans équivoque: « Le pays avait besoin d’urgentes réformes démocratiques ». Malheureusement, Mobutu ne va pas y porter attention. En effet, après l’embellie obtenue en 1987 par les Accords de Gbado-Lite avec l’Udps, leurs relations s’étaient dangereusement dégradées. Le meeting populaire du 17 janvier 1988 au Pont Kasa-Vubu, où Tshisekedi avait défié Mobutu, son arrestation très brutale, suivie de sa relégation à Dungu, vont enlever à Mobutu l’envie d’écouter les avis éclairés du Cns. Il faudra attendre le dernier trimestre de1989 pour que Mobutu puisse revenir à des bons sentiments, suite à deux événements internationaux : l’exécution fortement médiatisée du couple présidentiel Ceausescu, et les manifestations pro-démocratiques réprimées dans le sang au Gabon.

Au moment de la sanglante répression au Gabon, Mobutu est à Bukavu pour le sommet de la Cepgl. Il donne alors carte blanche au Cns de relancer l’étude faite l’année écoulée et l’actualiser. Nkema constituera une équipe faite de professeurs Mondo, Buka eka Ngoy, Bongongo, Banyaku Luape, Kabuya Lumuna et de Katende. Ils concevront un véritable plan pour la démocratisation du Zaïre. Pour éviter que les pressions éventuelles n’amènent Mobutu à se rétracter, ils imaginent de mettre ce derenier face au peuple, sans passer par les organes du Mpr, réfractaires au changement. Ce seront les consultations populaires, pour lesquelles Mobutu créera un Bureau national de coordination le 22 janvier 1990. Le Cns avait tenu à ce que Mobutu désigne un opposant à sa tête, pour sa crédibilisation. Mais, il va y placer un ancien des services secret, Mokolo wa Pombo, qui venait de sauter du ministère des Travaux publics en novembre 1989, et qui n’était pas chaud à sa nomination comme ambassadeur du Zaïre à Washington. L’ampleur des récriminations populaires, étalées du 30 janvier au 30 mars 1990, poussera plusieurs caciques d’accuser Nkema auprès de Mobutu, comme étant un allié des opposants. Mobutu va l’éviter, jusqu’au 21 avril 1990,où il lui remettra le projet de discours, à Mbandaka.

Le Cns avait proposé à Mobutu d’aller directement au pluralisme intégral, qui lui permettrait de régenter tout le microcosme politique en tant que dernier rempart.

INITIATIVES PARALLELES

Au même moment où Mobutu autorisait le Cns à travailler sur les réformes, il consultait aussi le professeur Vunduawe, comme conseiller privé. Ce dernier constituera une équipe de réflexion composée de Inonga Lokonga, cousin de Nkema, de Donge Nigu, des professeurs Epee Gamwa et Ndolela Siki Konde. Cette équipe présentera à Mobutu un travail intitulé : « Des réformes démocratiques pour le Zaïre dans le nouvel ordre mondial ». Vunduawe et son équipe recommandaient, à la différence du Cns, une procédure constitutionnelle combinée à une stratégie politique, pour la mise en place des réformes. Ils proposaient la convocation d’une session extraordinaire du Comité central ou du Congrès du Parti-Etat.

Mobutu était soumis à des forces opposées. Ainsi, le pluralisme à trois partis (Mpr, Udps et Fcn) sera le compromis sur lequel Mobutu jetera son dévoulu pour renvoyer dos-à-dos tous les courants politiques qui tournaient autour de lui. C’est ainsi que, à propos du discours prononcé le 24 avril, Nkema révèle que « le discours central était élaboré par son équipe : il était solennel et contenait tout le programme et le calendrier des réformes. Mais le président avait reçu beaucoup d’autres projets de discours… Celui qu’il avait lu le 24 avril 1990 était un assemblage des pièces de différentes marques ».

Ce faisant, Mobutu va décevoir tout le monde autour de lui. Vunduawe regrette que « Mobutu n’avait pas convoqué la session extraordinaire du Comité central, ni même du Congrès. Il avait ainsi violé les dispositions pertinentes de la Constitution, dont il était le gardien. La phrase assassine ‘ je prends congé du Mpr’ a provoqué des conséquences fâcheuses sur l’avenir politique de notre pays, jusqu’à la fin du régime ». Nkema est aussi amère : « si le président avait suivi correctement le schémas qu’on lui avait élaboré, il aurait pu réussir le saut vers la démocratie. Hélas, on l’a fait paniquer et marquer d’assurance, et il s’est livré à d’incohérentes improvisations, à l’instar du discours de récupération du 3 mai 1990. L’opposition va alors récupérer l’initiative de changement et l’a acculé à la défensive ».

LES REFORMES

Tirant les leçons des consultations populaires, Mobutu mettait une croix sur la 2ème République au plan politique. La fin juridique ne viendra que le 5 juillet 1990 par la loi portant révision de la Constitution de 1967. Il annonçait aussi cinq décisions importantes. Premièrement l’introduction du multipartisme à trois au Zaïre ; l’abolition de l’institutionnalisation de Mpr avec comme conséquences la suppression de son rôle dirigeant, la séparation nette entre le parti et l’Etat, la réhabilitation de trois pouvoirs traditionnels, la dépolitisation de la fonction publique, de la territoriale, des Forces armées, de la gendarmerie, de la Garde civile et des Services de sécurité, l’instauration d’un plaralisme syndical. Deuxièmement, la désignation d’un Premier ministre suivie de la formation d’un gouvernement de transition. Troisièmement, la révision de la Constitution de 1967 en vue de l’adapter à la période de transition. Quatrièmement, la mise sur pied d’une Commission chargée d’élaborer la Constitution de la 3ème République qui sera sanctionnée par le référendum populaire. Enfin, l’élaboration d’un projet de loi devant régir les partis politiques et d’organiser leur financement.

L’euphorie populaire ayant accueilli ce discours débouchera sur une vaste effervescence politique due aux libertés retrouvées. Les malheureux événements du campus de Lubumbashi en mai 1990 vont fragiliser Mobutu au plan intérieur et une rupture en cascade de la coopération internationale par les partenaires bilatéraux et multilatéraux. Ainsi, cette démocratisation va se dérouler sur fond d’une forte violence à l’intérieur et une envahissante intrusion de la troïka occidentale : Etats-Unis, France et Belgique.

DUEL MOBUTU-TSHISEKEDI

La crise politique zaïroise allait s’articuler autour de ces deux personnages. Ils étaient devenus la négation l’un de l’autre, après avoir été des alliés politiques au début du régime. L’u avait le pouvoir, l’autre tenait à le déboulonner. L’u incarnait les forces conservatrices, l’autre symbolisait le changement. Mais au regard des techniques du béhaviorisme, ces deux grosses pointures présentaient plusieurs traits caractéristiques communs : forte personnalité, caractères imbus de l’égo, conscience d’un destin de chef et d’u réel charisme, un peu têtus et obstinés. C’étaient deux gros gabarits, au physique et au politique. C’est autour d’eux que se dessinait la ligne de fracture des forces politiques, qui s’alignaient derrière l’un et l’autre.

Mobutu et Tshisekedi ont traversé la transition dans une conflictualité ayant entraîné l’ensemble du pays dans une folle farandole, avec impossibilité de cohabiter dans la même maison du pouvoir et ce, jusqu’au Tsunami des Kadogo ayant porté au pouvoir, le 17 mai 1997, le vieux rebelle de Fizi, Laurent-Désiré Kabila.

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