Le président du parlement de transition du Congo, Olivier Kamitatu a été reçu ce matin par François Ryckmans, journaliste de la radio publique francophone, Radio Première. Voici l’essentiel de l’interview.
FR : Alors les élections… Vous êtes président de l’assemblée nationale de transition. Les élections étaient prévues pour juin 2005. Ce ne sera pas le cas.
– Je ne veux pas faire de spéculations sur une date. Il y a encore des actes importants qui doivent être posés, notamment l’identification de 25 à 28 millions d’électeurs qui va démarrer tout début juin. Donc laissons le temps au temps mais allons vite et allons bien parce qu’il convient effectivement que des élections aient lieu le plus rapidement possible.
FR : Mais pourquoi finalement ? La population a dit qu’elle en avait marre de cette transition et de cette formule de partage du pouvoir, mais on sent que certains acteurs politiques se contenteraient bien de continuer la transition.
– Mais je ne crois pas. Je crois que tout le monde est très inconfortable dans cette position de 1 + 4. Tout le monde a envie d’aller effectivement aux élections. C’est une nouvelle génération, ce sont également des jeunes électeurs et ma foi, tout le monde se projette par rapport à ce que l’on voie dans les autres pays africains.
FR : Est-ce que des élections, ce sera possible vu l’état du Congo ; est-ce qu’il n’y a pas un scénario qui dirait « au fond ce pays est foutu, il faudrait le mettre sous tutelle ? »
– Non, absolument pas. Les élections sont possibles et nous allons les réaliser. Il y a une volonté politique comme je l’ai dit il y encore beaucoup de choses à faire mais il y a une unanimité, un consensus général. Ces élections auront bel et bien lieu.
FR : Est-ce que vous pensez que les Congolais ont vraiment besoin d’élections. Est-ce qu’ils n’ont pas plutôt besoin de sécurité, de prospérité, de travail ?
– Et bien la sécurité la prospérité, sont aussi des institutions légitimes. C’est également une vision sur l’avenir. Il faut que nous nous départissions de tous ces schémas de transition qui hypothèquent gravement l’avenir du Congo. Il nous faut des élus, des élus locaux, des élus nationaux. Il nous faut un gouvernement stable, des institutions stables et ça, il n’y a que des élections qui peuvent satisfaire à ces exigences.
FR : Et ces élections ne risquent-elles pas d’être imparfaites, de la fraude, de la difficulté d’organisation ?
– C’est précisément la raison pour laquelle nous ne faisons pas de spéculations sur la date. Les élections, c’est important, mais la crédibilité du processus est tout aussi importante car pour nous, élection doit être combinée avec stabilité du Congo. Il ne faut pas que ces élections nous emportent vers plus de contestations et de nouveaux conflits. Donc c’est la raison pour laquelle nous sommes vigilants. Rien ne sera parfait, on le sait, mais les mécanismes doivent être mis en place pour que tout le monde puisse s’exprimer.
FR : Et vous pensez vraiment que de ces élections peut émerger une classe politique plus stable et une stabilité pour le pays ?
– J’en suis convaincu. Cette classe politique aujourd’hui, nous sommes tous issus d’un accord, d’un compromis politique. Le compromis il est fragile. On ne peut pas tirer sur la corde trop longtemps, c’est la raison pour laquelle 2005 est une année électorale.
FR : Est-ce qu’il vaut mieux des élections imparfaites dans tout le pays pour ramener un scénario de stabilisation ou quelque chose qui soit vraiment impeccable partout avant qu’on puisse dire que le processus a abouti ?
– Le plus important pour nous, et vous l’aurez noté par la récente actualité, c’est que tous les habitants de l’Iturie, du Nord, du Sud Kivu, de l’Est en général puissent voter dans les mêmes conditions que dans le reste du pays. Et ça c’est le plus important. Il ne faut pas un Congo à deux vitesses, il nous faut des élections. Ce ne sera pas parfait. Ce sont les premières depuis quarante ans pratiquement dans un contexte de démocratie, de multipartisme. C’est un défi et nous sommes prêts à le relever. Nous en avons, comme je l’ai dit, l’exigence.
FR : Vous venez de le dire, il y a encore des foyers de tensions, des violences à l’Est et au Nord-Est du pays dans l’Iturie. Un des scénario, ce serait qu’un chef de guerre bloque les élections en prenant en mains une province par exemple ?
– Nous ne croyons pas dans ce scénario d’une part parce qu’il y a un large consensus dans la classe politique, d’autre part, tout le monde est sous haute surveillance de la part de la population. C’est son processus, ça n’appartient pas à quelques animateurs. Ce processus appartient aux Congolaises et aux Congolais et donc je crois que ce sera un carton rouge pour tous ceux qui voudraient à nouveau aller guerroyer dans l’arrière pays.
FR : Vous mêmes, vous venez d’une ancienne rébellion, le Mouvement de Libération du Congo. Vous êtes prêt à vous engager à ne plus jamais prendre les armes ?
– Mais nous nous sommes engagés à cela dès lors que nous avons signé l’accord politique à Pretoria et cette exigence, le sens de la parole donnée, doit être respecté. C’est aussi ça la nouvelle classe politique congolaise.
FR : Vous pensez que tous les acteurs sont de la même bonne foi que vous ?
– Je le pense et je crois qu’aujourd’hui, ce qui a été réalisé pendant ces premiers mois de transition, même s’il y a toujours des doutes, il y a beaucoup de choses qui ont été réalisées. Le bilan est loin d’être parfait. Nous devons encore accomplir, comme je l’ai dit, beaucoup d’actions sur terrain, mais regardons ce qu’il nous reste à faire et je crois que ce qui a déjà été accompli, nous l’accumulons en positif.
FR : Certains officiers sont en insoumission ouverte avec leur hiérarchie à Kinshasa. Le problème de l’armée, c’est quand même un tout gros problème au Congo.
– C’est un problème qui ne remonte pas à quelques mois. C’est un problème qui remonte à 1960, depuis l’indépendance. C’est le vrai problème du Congo. Une armée, une police intégrée, une police nationale. Vraiment recouvrer les fonctions de souveraineté de l’état, restaurer l’autorité de l’état sur tout le pays, c’est vraiment un défi.
FR : Le ministre belge des affaires étrangères avait dit « il faudrait qu’après les élections, on associe les perdants ». Enfin, il ne le disait pas comme ça : il disait « il faut faire un gouvernement de large union nationale pour éviter précisément que certains ne reprennent les armes s’ils sont battus. » Votre réaction ?
– Non, il ne faut pas frustrer les Congolais. Je crois que la démocratie, c’est d’abord la loi de la majorité. Certes, il convient de ne laisser personne sur le quai et voir le train avancer, c’est terriblement frustrant. Essayons de mettre tout le monde à bord, mais les élections, nous devons respecter la voix de la population.
FR : Et c’est ce que la population disait ; elle était très critique par rapport à cette idée en disant, quelque part, la Belgique voudrait que de toute façon l’on associe les perdants donc c’est finalement retirer l’enjeu ?
– Effectivement et trop de transition, nous n’irons nulle part. Il faut réellement qu’il y aie une ligne qui soit tracée, une majorité qui s’exprime, un choix de société autour duquel une majorité de Congolais s’expriment.
FR : Un mot sur la future constitution : l’assemblée nationale que vous présidez doit discuter de ce texte qui a été présenté aux parlementaires belges vendredi Vous êtes venu en Belgique pour présenter ce texte ou pour un autre but ?
– Une forte délégation de parlementaires a été invitée à participer à la conférence internationale sur le fédéralisme. Il se fait qu’une équipe d’universitaires mixte, belge et congolaise a travaillé en laboratoire, a produit l’avant projet de constitution et donc nous avons écouté le travail qui a été fait par ces experts, qui est un travail tout à fait appréciable, qui est en discussion maintenant au niveau du sénat, donc nous ne sommes pas venu présenter la constitution.
FR : … qui sera bientôt débattue au parlement, donc à l’assemblée nationale. Que pensez-vous de ce projet ? Est-ce qu’on parle d’équilibre par exemple ? L’équilibre entre les pouvoirs du président et ceux du premier ministre. Est-ce que vous pensez que cette formule peut fonctionner au Congo ?
– Il faut un pouvoir équilibré, mais l’essentiel est que ce soit la stabilité du Congo qui soit le véritable, c’est le véritable enjeu, qu’ils soit l’obsession. Un Congo plus stable, des institutions légitimées par la population. Il ne m’appartient pas de faire des commentaires sur ce texte. J’attendrai qu’il soit remis sur la table du bureau de l’assemblée nationale.
FR : Vous dites stabilité, beaucoup de Belges, beaucoup de Congolais disent qu’un pouvoir fort, ce serait bien.
– Un pouvoir fort, certes, mais un pouvoir que la population aura choisi et la force ne veut pas dire la brutalité. Ça veut dire simplement qu’il y aura une majorité de Congolais autour des acteurs qu’ils auront choisis, autour des institutions pour lesquelles ils vont s’exprimer bientôt.
FR : Le ministre De Gucht a parlé de la médiocrité de la grande majorité de la classe politique congolaise. Vous êtes vous-même de cette nouvelle génération des politiques congolais. Comment est-ce que vous jugez ce qu’il a dit ?
– C’est une opinion libre du ministre De Gucht. Il a constaté qu’on ne lui a pas jeté de pierres donc ça veut dire que le Congo a évolué, et peut également écouter des critiques. Sont-elles fondées ou pas ? Nous pensons qu’elles ne sont pas du tout fondées.
FR : Pas d’accord donc avec le ministre belge ?
– Bien entendu pas d’accord.
FR : Le ministre de Gucht disait aussi que depuis 1960, peu de choses avaient été faites au Congo. Comment est-ce que vous ressentez ça vous comme jeune Congolais ?
– Je pense que depuis 1960, il ne faut pas oublier qu’on a passé un mauvais cap pendant pratiquement une douzaine d’années, de 1989, à 2000 et quelque…
FR : …les transitions, la fin de Mobutu…
– … et effectivement, plusieurs de nos partenaires nous ont abandonnés pendant plus de dix ans. Dix ans, c’est beaucoup pour une jeune nation. Donc si rien n’a été fait, nous devons refaire et pas regarder l’avenir dans un rétroviseur. Il faut aller de l’avant. C’est très bien de s’extasier sur ce qui n’a pas été fait, mais il faut construire ensemble dans un vrai partenariat en respectant les uns et les autres une idée. Une idée d’un Congo qui doit renaître et d’une Afrique qui est renaissante elle aussi.
FR : Olivier Kamitatu. Vous êtes n°2 du mouvement de Libération du Congo. Votre avenir et celui de votre mouvement ? Vous avez pris les armes et vous êtes associé à une région. Est-ce que vous avez un avenir politique au Congo demain ?
– Le principal défi d’abord pour le mouvement, c’est de démontrer que nous avons un projet de société autour duquel une majorité de Congolais peut se retrouver. Nous sommes maintenant implanté à travers tout le pays. Nous ne sommes plus un mouvement provincial, régional, nous sommes un parti national. Nous apprenons à fonctionner comme un parti politique. Cette transformation est difficile mais elle s’accomplit et je crois que nous serons prêts pour les élections.
FR : Le fait que vous ayez pris les armes, les gens ne vous en veulent pas ?
– Nous n’avons pas pris les armes pour faire reculer le Congo. Nous avons pris les armes pour le faire avancer et nous allons avancer en organisant des élections. C’est la raison pour laquelle nous avions pris les armes, l’organisation des élections. A nous de démontrer que nous pouvons non seulement les réaliser, mais pourquoi pas les gagner ?
FR : Comment la Belgique peut-elle appuyer le processus politique actuel au Congo ?
– Je crois qu’elle l’appuie par une présence qui est importante, tant sur le plan humanitaire, il ne faut pas oublier que nous avons des millions de compatriotes qui continuent à souffrir. Nous parlons beaucoup de politique, mais le vécu quotidien des Congolais, c’est là l’extrême priorité. Vous avez vu dans les grandes villes : les centres de santé, les dispensaires, les hôpitaux, les écoles, ça reste la priorité absolue : relever le niveau de vie des populations et la Belgique peut nous y aider.
