Pas facile, aujourd’hui, de quitter les chemins de la pensée unique et
d’exprimer quelques réserves par rapport au gigantesque mouvement de
solidarité à destination des régions d’Asie touchées par les tsunamis
en
décembre. C’est pourtant ce que font deux économistes de Fortis,
Marie-Victoire de Groote et Louis de Fauconval, chiffres à l’appui.
Non pour critiquer l’élan de solidarité né après les raz-de-marée meurtriers et dévastateurs. Mais bien pour attirer l’attention sur d’autres régions du monde sans doute davantage défavorisées mais qui n’ont jamais eu la chance de bénéficier d’une mobilisation émotionnelle et financière aussi
importante.
«En Afrique, et plus précisément en Afrique de l’Ouest,
une série de pays sont bien plus pauvres que ceux qui ont été touchés par les tsunamis – à l’exception des Seychelles et des Maldives. Ils ont pourtant fait des efforts considérables pour réduire leur endettement et développer leur économie mais jamais on n’a évoqué à leur propos un report ou, mieux, un abandon de leur dette qui aurait constitué la reconnaissance des efforts réalisés et leur aurait permis d’affecter des
moyens à réduire la pauvreté plutôt que leur endettement extérieur», souligne Marie-Victoire de Groote. Celle-ci rappelle que «le seul abandon récent de dettes a été celui consenti à l’égard de l’Irak, et ce, pour des raisons politiques».
L’invasion de criquets
Les économistes de Fortis ne mâchent donc pas leurs mots à l’égard de cette solidarité à géométrie variable. «Les tsunamis et les réactions émotionnelles qu’ils ont entraînées constituent une opportunité de repenser la question de l’aide sur le plan global, et notamment vers l’Afrique où l’équivalent d’un tsunami a lieu chaque jour à cause de catastrophes naturelles non médiatisées, de problèmes politiques ou de
guerres qui aggravent chaque jour la pauvreté, sans donner lieu à des réactions comparables.»
Des exemples et des chiffres? «La dette moyenne de chaque pays d’Afrique de l’Ouest est comprise entre 1,5 et 2 milliards de dollars. Et la plupart de ces pays ont été victimes ces dernières années de catastrophes qui les ont durablement fragilisés, comme la Mauritanie où la moitié de la production agricole a été détruite l’année dernière alors que près de 90pc de la population dépendent directement de ce secteur.»
Parmi les catastrophes naturelles qui ont frappé une grande
partie du continent noir, l’invasion des criquets pèlerins a causé des dégâts considérables à certaines économies locales. «Au départ, la FAO (Organisation pour l’alimentation et l’agriculture) a estimé à 9 millions de dollars les moyens nécessaires pour éradiquer cette catastrophe mais la réaction a été tellement lente qu’aucune procédure efficace n’a été mise en oeuvre. Aujourd’hui, ce sont 100 millions de dollars qu’il faudrait pour éradiquer ce fléau devenu majeur»,regrette
Louis de Fauconval.
Les deux économistes de Fortis signalent aussi que l’aide promise aux pays victimes des tsunamis (8 milliards de dollars) représente 4 années de «déficit» entre les besoins nés des crises humanitaires et l’aide promise par les pays les plus riches pour y remédier – mais dont une partie n’arrive jamais à destination…
Où sont les investissements?
Plus grave encore, Marie-Victoire de Groote comme Louis de Fauconval considèrent que les formules actuellement sur la table pour soulager l’économie des pays asiatiques touchés – et en particulier le moratoire sur la dette promis par le Club de Paris – risquent d’être contre-productives, «parce qu’un tel moratoire se traduirait par une dégradation du rating international de ces pays et donc par un alourdissement des coûts de la dette à l’avenir».
Et ils insistent sur d’autres méthodes qui pourraient avoir des effets plus rentables sur le long terme. «Les ONG elles-mêmes disent que les pays asiatiques touchés ont surtout besoin d’investissements dans les infrastructures car ces économies ne peuvent se développer qu’à partir d’une base solide. Et ce qui est valable pour l’Asie l’est évidemment en Afrique mais dans ce domaine, les pays africains affichent un déficit
énorme puisqu’avec le Moyen-Orient, ils n’ont obtenu en 2004 que 4pc du total des investissements d’entreprises étrangères (environ 280 milliards de dollars l’année dernière), contre 46pc pour l’Asie, 14pc pour l’Amérique latine et 37pc pour les pays d’Europe émergente.»
Bref, l’Afrique ne parvient décidément pas à attirer les investissements qui lui permettraient de développer son économie. «Mais la catastrophe récente constitue une occasion de repenser l’aide de manière globale, en tenant compte de tous ces éléments», martèlent les deux économistes de la banque. Seront-ils entendus?
