Il y a quelques mois Mr Jean-Claude Willame (un expert très écouté du Congo) a publié un livre intitulé « Faiseurs de paix ». Livre très controversé surtout à cause de son ambiguïté et surtout qu’il allait à contre-courant (un peu) de la ligne politique adoptée par l’intelligentsia européen. Ligne politique qui consistait à ne pas critiquer « leur » nouveau régime installé à Kinshasa. Et ce quelque soit la gravité des faits et actes posé par celui-ci. Aujourd’hui, voici qu’un nouveau pas est franchi par la rédaction d’une lettre ouverte signée « uniquement » par des universitaires européens « blanc-bleu-beige ».
Etonnant quand on sait qu’il y a aussi des congolais ou des universitaires issus de la région des Grands lacs qui prestent dans ces universités. Cela veut-il dire qu’ils n’étaient pas au courant de l’initiative de leurs collègues? Ont-ils été ignorés par leurs collègues « blancs » ? Ont-ils volontairement refusé de s’y associer? Si c’est le cas, pourquoi?
Que dit cette lettre ouverte? Cette missive demande aux faiseurs de paix d’agir en tant que tel. Afin qu’ils puissent, un an après les élections, mériter le titre pompeux de « FAISEURS DE PAIX » que Jean-Claude Willame leur avait donné. Et ce, malgré que la paix en RD Congo n’était faite nulle part. L’auteur avait-il voulu faire de la provocation, de l’ironie ou simplement tromper l’opinion? Aujourd’hui, au moment où le monde entier se rend compte que la paix n’existe nulle part au Congo, et malheureusement on ne peut accuser personne d’autre que le manque d’efficacité du gouvernement, l’absence d’un leadership éclairé et porteur d’un projet politique cohérent, la désorganisation généralisée du pays. Les auteurs de la lettre veulent noyer le poisson en demandant à « la communauté internationale » d’avoir une politique proactive en RDC. Et pourtant, des nouveaux acteurs des institutions démocratiques ont été élus, et les cinq chantiers posés !
Que doit encore faire la communauté internationale? Doit-elle réaliser « les cinq chantiers » à la place du chef de l’Etat et de son gouvernement? N’est-ce pas là du néo-colonialisme? A quoi riment les motivations de cette lettre ouverte? Dans cette lettre Laurent Nkundabatware est traité de Général « félon ». Pour ceux qui ignorent ce mot savant, Félon signifie tout simplement « Traître ». Ce dernier est Félon à quoi ou à qui? A la RDC? A Joseph Kabila? Au Rwanda? Aux Tutsis Banyamulenges ? A Louis Michel et sa communauté internationale? Nous connaissons Laurent Kundabatware comme étant un rwandais notoire au même titre que James Kabarebe. L. Kundabatware a toujours affirmé qu’il n’est pas plus Tutsi ou rwandais que Joseph Kabila. Sachant que ces éminents universitaires connaissent tout ce monde de manière intime, nous sommes étonnés de les entendre dire que Nkundabatware est un félon. Ce dernier a-t-il trahi un pacte secret qui les liait? Ca finira par se savoir.
Lisez cette lettre ouverte mais gardez bien à l’esprit que les auteurs de cette lettre ont pour buts : déposséder encore plus les congolais de leur souveraineté, renforcer le pouvoir de Kabila, instaurer un pouvoir autoritaire et incontestable au Congo, museler toute velléité de contestation et d’opposition politique en RDC. Ces universitaires, sont partisans de faire de la MONUC un auxiliaire du régime KABILA et non un observateur « neutre ». En choisissant de mettre dans le même panier tout ce qui se passe au Congo tout en taisant les motivations des uns et des autres, les auteurs cherchent à habiller leurs vraies motivations derrière des considérations rassembleurs à leurs yeux. La MONUC bien qu’elle ne soit pas efficace pour pacifier le pays au profit de Joseph KABILA, elle sert au moins à archiver, observer, contrôler et ralentir la mise en place de la dictature qui pend au nez de la RDC. Si la MONUC n’était pas là, il y a belle lurette que KABILA aurait exterminé les parlementaires qui s’affichent de l’opposition et réduit à néant toute l’opposition non institutionnelle.
Lettre ouverte aux « faiseurs de paix » par un collectifs d’universitaires belges et européens tirée du journal Le soir
Nous soussignés, membres d’universités et d’établissements scientifiques belges et européens qui suivons les évolutions en Afrique centrale, avons pris le parti, à titre individuel, de nous élever contre la faible proactivité des principaux acteurs politiques qui ont pris en charge la gestion de la crise des Grands Lacs africains. Nous nous sentons interpellés plus particulièrement par les très graves dérives qui se sont accélérées depuis plusieurs mois dans l’Est de la République démocratique du Congo.
Les pillages, les viols, la mise en esclavage sexuel des femmes, la poursuite des recrutements d’enfants soldats, les meurtres et les enlèvements ciblés de notables locaux et de journalistes qui sont perpétrés dans les deux Kivu (mais aussi ailleurs) tant par des bandes armées hors la loi sans aucun agenda politique et des trafiquants d’armes de tout bord que par une armée congolaise qui n’est pas digne de ce nom, sont inacceptables : elles ont pour prix plus d’un million de personnes déplacées et plus de 400.000 réfugiés.
Au Président Kabila, qui est aussi constitutionnellement chef des armées, nous souhaiterions dire que la légitimité qu’il a tirée des urnes ne fait pas l’économie de celle qu’il doit tirer en priorité de la pacification du pays. Celle-ci ne pourra être atteinte par de simples changements de titulaires au niveau d’un état-major calfeutré dans la capitale, ou par des démonstrations de force disproportionnées, notamment par une garde républicaine qui n’a toujours pas de statut officiel. Qu’elle soit « brassée » ou mixée », la nouvelle armée intégrée, qui a une capacité importante de nuisance, surtout à l’est du pays (mais pas seulement), doit être avant tout casernée, à peine de faire resurgir sans cesse des groupes locaux d’autodéfense qui se feront eux-mêmes justice.
À l’instar de tous les autres « chefs de guerre » impunis, ses officiers ou sous-officiers responsables de crimes contre l’humanité doivent être poursuivis systématiquement par des tribunaux militaires qui doivent cesser soit de vouloir interférer dans ce qui relève du droit pénal civil, soit de protéger l’impunité des leurs.
À la Mission des Nations unies au Congo (Monuc) et à ses responsables à New York, qui se disent régulièrement « préoccupés » « inquiets » ou « interpellés » par les dérives en matière de droits humains, nous disons que, si des modifications ont finalement eu lieu sur papier en ce qui concerne le mandat des Casques bleus sur le terrain, on est loin du compte quant à une attitude véritablement proactive. Le recours à la force, désormais autorisé, depuis le 15 mai dernier, par le Conseil de Sécurité en cas de « menace sur le processus politique », devrait permettre en principe de venir à bout de bandes armées totalement hétéroclites, qui sont estimées par la Monuc elle-même à seulement quelque 6.000 hommes parfaitement localisés par des associations congolaises locales avec lesquelles la mission n’a que des rapports volontairement très distants. De ce point de vue, il faudrait que cesse au plus vite ce « renvoi d’ascenseur » perpétuel, entre la Monuc et les dirigeants congolais concernés, sur les actions à mener dans les zones de violences et de non-droit. Nous invitons enfin et surtout les stratèges onusiens de New York et de Kinshasa à relire Clausewitz pour qui « la guerre doit être en parfaite continuité avec le temps politique qu’elle n’altère pas ». En voulant séparer le champ diplomatique de celui du «
militaire », le « pacifisme » onusien relève d’un mirage : « soldats de la paix » et « soldats de la guerre » sont, comme Janus, les deux faces d’une même exigence.
En d’autres termes, le temps des négociations entre communautés vivant dans des peurs fantasmatiques (comme au Kivu) ne doit pas faire l’économie de celui de la dissuasion militaire à l’encontre de ceux qui, comme le général « félon » Laurent Nkunda ou d’autres seigneurs de guerre, les entretiennent avec d’éventuels appuis extérieurs.
À l’Union européenne, qui a investi près de 500 millions d’euros dans le processus électoral en RDC, nous aimerions dire qu’elle doit être conséquente avec les prémisses de sa politique de défense et de sécurité. Après avoir réussi l’opération « Artémis » – qui, en 2003, a sauvé la mise pour un contingent de la Monuc encerclé par des bandes armées à Bunia –, après avoir lancé le mécanisme Eusec l’autorisant à prendre en charge la réforme des services de sécurité, après avoir finalement décidé – non sans beaucoup d’atermoiements – d’épauler cette Monuc dans le cadre de la surveillance du processus électoral en 2006, l ‘Union européenne vient de se doter d’un nouvel outil, baptisé « centre d’opération » qui, autonome par rapport aux quartiers généraux nationaux européens, est un outil pouvant déployer, dans les quinze jours et pour quatre mois, des forces d’intervention civilo-militaires rapides sur des théâtres d’opérations extra-européens.
Pourquoi ne pas recourir dans l’est du Congo à un tel type de mécanisme qui aurait certainement beaucoup plus de crédibilité et d’effet dissuasif que les Casques bleus de la Monuc en qui les populations locales n’ont, à quelques exceptions près, plus confiance depuis qu’elles sont restées l’arme au pied à Bukavu et à Bunyakiri en 2004, à Kinshasa en août 2006 et en mars 2007 ?
Les désastres humains n’ont que trop duré en Afrique. Tant « l’appropriation africaine » (« African ownership ») que le « partenariat » sont des slogans de plus en plus vides, ne rassurant que des diplomaties frileuses qui s’alimentent à une langue de bois futile et déconnectée du terrain et qui tentent d’apaiser leurs consciences (et les nôtres) par l’octroi de millions de dollars au titre de l’aide humanitaire. Le droit à la sécurité est un impératif premier sans lequel la « bonne gouvernance », la « décentralisation », le « développement » et d’autres valeurs prêchées par la communauté internationale n’ont aucune chance d’aboutir.
(*) Claude Bragard (UCL), Dominique Breillat (Université de Poitiers), Jean-Emile Charlier (Fucam), Noémie Cheval (ULB), Gabriella Chiaramonti (Université de Padoue), Olivier De Schutter (UCL), Philippe Devillé (UCL), Françoise Digneffe (UCL), Christian Duqué (UCL), Pierpaolo Faggi (Université de Padoue), Bernard Feltz (UCL), Mathieu Hilgers (UCL), Fabienne Leloup (Fucam), Myriam Malengreau (UCL), Stephan Marysse (Universiteit Antwerpen), Maurizio Mistri (Université de Padoue), Michel Molitor (UCL), Antonio Papisca (Université de Padoue), Pierre-Denis Plisnier (Musée Royal de l¹Afrique centrale), Jean-Philippe Platteau (Fucam), Davide Qualerzi (Université de Padoue), Claude Roosens (UCL), Bernard Stevens (UCL), Jean-Claude Willame (UCL).
