1. INTRODUCTION
Voici près d’un siècle, Robert Baden-Powell posait les bases théoriques du « scouting », mouvement de jeunesse original dont les méthodes, alliant procédés éducatifs traditionnels et formules novatrices, conquirent rapidement des adeptes dans le monde entier. Succès rapide, incontestablement, mais également succès durable puisque le scoutisme est parvenu à s’adapter, sans grandes révolutions, aux mutations économiques et sociales du XXème siècle.
Convaincus d’y trouver un témoin original de notre passé proche, un nombre toujours plus important de chercheurs se penchent sur l’histoire de l’organisation. Rien qu’en France, nous assistons, depuis 1981, à un doublement des travaux universitaires sur le scoutisme tous les cinq ans.
L’étude du scoutisme congolais présentée ici s’inscrit dans une double perspective: d’une part, elle éclaire d’un jour nouveau l’histoire du mouvement de jeunesse en étudiant sa destinée dans un contexte colonial; d’autre part,elle offre un angle d’approche privilégié sur le quotidien de la population indigène. En s’insérant dans le contexte colonial, le scoutisme s’est en effet
heurté à une série d’obstacles: la ségrégation omniprésente entre noirs et
(°) Cet article résume certains passages de notre mémoire de licence auquel nous ren-
voyons pour de plus amples informations (Tilman, 1997). Concernant les deux premières
décennies d’existence de l’organisation, voir aussi la contribution à paraître S. TILMAN,
« l’implantation du scoutisme au Congo belge (1920-1946) », in J-L. VELLUT (dir.), Essais
d’histoire urbaine de l’ancien Congo belge (1920-1960), à paraître début 1999 (titres provisoires).
1
Se reporter à l’inventaire à paraître J.J. GAUTHE, Le scoutisme en France, inventaire de
la bibliographie et des sources (à paraître), informations tirées du BUG, Bulletin de liaison et
d’informations du groupe informel de recherches universitaires sur l’histoire des scoutismes, n°2,
octobre 1997, p. 5.
2
Des travaux semblables ont déjà été publiés pour d’autres pays africains, entre autres
dans les recueils (tomes I et II) dirigés par Goerg, d’Almeida-Topor, Coquery-Vidrovitch
et Guitart, 1992. Concernant les mouvements dejeunesse catholiques au Congo, épinglons
également Van Rompaey, 1994.
BTNG I RBHC, XXVIII, 1998, 3-4, pp. 363-404
Page 2
blancs; les divisions entre ethnies; le paternalisme dans les politiques éduca-
tives coloniales; les différences sociales entre les catégories de population, de
même que celles distinguant la vie en brousse et le monde urbain.
Dans cet article, nous articulerons notre analyse autour deux questions
fondamentales. Premièrement, à quelle population indigène s’est adressé ce
mouvement de jeunesse né dans un contexte occidental et transposé presque
tel quel dans un régime colonial? Deuxièmement, comment le mouvement
scout et ses membres ont-ils réagi, sur les plans politique et social, aux trans-
formations qui allaient mener le pays à l’indépendance? Ces deux questions
nous conduiront à examiner successivement les critères de sélection prônés
par le mouvement, le modèle élitiste dont il s’est inspiré, la problématique
raciale au sein de l’organisation, et enfin l’étude des activités politiques et
sociales de ses membres et anciens membres à l’approche de l’indépendance.
3
Nous ne nous attarderons pas sur le fonctionnement et les idéologies internes
de l’organisation scoute congolaise qui restent fort proches de celles qui
régissent le scoutisme métropolitain (Jues, 1996). Rappelons simplement que
les grandes lignes de conduite sont l’autogestion et le sens des responsabilités,
la progression personnelle, les divisions en tranches d’âge, le rapport rapproché
à la nature, la discipline, la citoyenneté responsable, l’entraide, le dévelop-
pement physique et mental de l’enfant.
2. L’IMPLANTATION DU SCOUTISME EN OCCIDENT
Les origines du scoutismeremontent au début du XXème siècle. En 1908 paraît
le livre de référence Scoutingfor Boys, dans lequel Baden Powell énonce pour
la première fois les méthodes et principes directeurs du scoutisme tels que
nous le connaissons encore aujourd’hui. Pour Baden-Powell, Scoutingfor Boys
est le résultat de près d’une décennie de recherches dans le domaine éducatif
et synthétise les expériences accumulées au cours de son parcours profes-
sionnel d’officier de l’armée anglaise.
4
3
Les documents utilisés pour cet article proviennent de trois fonds d’archivé principaux:
le Centre historique belge du scoutisme (pour le scoutisme neutre et catholique), le Centre
d’archives des VVKSM, Vlaams Verbond der Katholieke Scouts en Meisjes-gidsen (pour le
scoutisme catholique) et le Fonds Saint-Boniface (très riche concernant le scoutisme à
Elisabethville). Néanmoins, cette étude aurait été fort incomplète sans l’apport des revues
scoutes congolaises (Sois Prêt, Echo Scout et l’Eclaireur Catholique du Congo Belge, toutes
trois en grande partie consultables à la Bibliothèque Africaine) et belges (Le Guide, le Boy-
Scout Belge), des revues missionnaires (Missi, Grands Lacs, Bulletin de l’Union Missionnaire du
Congo) ainsi que des quelques publications d’évolués (La Voix du Congolais, Kivu Excelsior).
4
Ace propos, notons que la création du scoutisme est intimement lié à l’idée que Baden-
[364]
S. TILMAN
Page 3
Ses visées originales dans le domaine éducatif l’ont en effet amené, dans le
cadre de ses fonctions de commandement à l’étranger, à expérimenter des
systèmes d’organisation préfigurant les méthodes scoutes. Ainsi, lors du siège
de Mafeking, durant la Guerre des Boers (1899), il conçut une stratégie de
reconnaissance se basant sur de jeunes observateurs adolescents qu’il forma
à ses méthodes etqu’il appela boy-scouts.
5
Lorsqu’un peu plus tard il s’occupa
de la police montée sud-africaine, il habilla ses officiers d’un uniforme fort
proche de celuiqu’il adopta plus tard pour le scoutisme. Cesfaits ont construit
dans l’imaginaire d’un grand nombre de scouts la légende exotique d’un
scoutisme originel africain. Au Congo, les dirigeants belges se réfèrent
d’ailleurs réguïièrement à la vie de Baden-Powell pour justifier le bien-fondé
des méthodes scoutes en milieux africains.
6
A partir de 1908 et la parution de Scoutingfor Boys, le scoutisme se répand
à une vitesse surprenante. En 1909, on dénombre plus de 100.000 scouts en
Angleterre. A peine deux ans plus tard, ils sont 500.000 éparpillés dans le
monde entier (Jues, 1996,12). En 1922, il y a un million de scouts dans 31 pays
(Savard, 1983, 210).
A la différence du phénomène anglais, les débuts du scoutisme dans notre
pays sont assez timides. Le mouvement apparaît en Belgique en 1910, sous la
forme d’une fédération dite « neutre » (les Boy-Scouts de Belgique, les B.S.B.):
ses premiers initiateurs appartiennent à la laïcité militante, qui s’était
jusqu’alors confinée à la promotion de l’enseignement officiel (Frans, 1987,
228).Dans un premier temps, cette neutralité est profondément marquée par
les convictions philosophiques de ses pionniers: toute référence au divin est
évacuée du mouvement. Cependant, la fédération neutre évolue rapidement
dans l’acception de sa neutralité: dès 1913, elle compte des troupes catholiques
en son sein. L’Entre-deux-guerres confirmera cette volonté d’ouverture.
L’existence de ce mouvement neutre (que le monde catholique perçoit
comme un « instrument de laLoge ») et les difficultés quevivent les patronages
encouragent la création en 1912 d’une fédération catholique (les Baden-Powell
Belgian Boy-Scouts, les B.P.B.B.S.). Néanmoins, la méfiance du monde
Powell se faisait de la puissance de l’Empire britannique: dans la méthode originelle du
fondateur, tout n’est que moyen pour parvenir à ce but (loyauté et obéissance incondi-
tionnelle au service des forces de structuration de l’Empire).
5
Scouting est le mot anglais désignant le fait d’aller en reconnaissance, et le « scout »
n’est rien d’autre que l’éclaireur qui va observer les positions ennemies.
6
A titre d’exemple, lire l’article au titre significatif « Baden-Powell l’Africain » (Coupe,
1946). On peut y lire: « Les Noirs étant, sous certains rapports, des enfants, B.P. n’entend pas
proposer ses expériences d’Afrique aux « grandes personnes ». Rentré en Europe, c’est aux enfants
qu’il destine les méthodes dont il a usé en Afrique. «
LE SCOUTISME AU CONGO BELGE (1922-1960)
[365]
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catholique reste grande et l’accueil de l’initiative est mitigée.
7
Le déblocage
se fait progressivement et occasionne certains conflits: dès 1914, des tensions
entre le chef scoutlaïque et leresponsable religieux du mouvement débouchent
sur une scission au sein du scoutisme catholique bruxellois. En 1920, alors
que ce premier différend est aplani, un nouveau conflit donne lieu à une
seconde scission qui dure sept années durant lesquelles coexistent deux
fédérations nationales catholiques concurrentes: une aile « dure » proche du
clergé (les Belgian Catholic Scouts, les B.C.S.) et une aile revendiquant plus
d’indépendance (les B.P.B.B.S.). Notons d’emblée que, dès sa constitution, le
scoutisme belge, qu’il soitcatholique ou neutre, se développe surtout à l’initia-
tive des dirigeants laïques: la situation ne sera pas différente au Congo.
A l’origine, Baden Powell avait conçu son mouvement pour venir en aide
aux jeunes qui souffraient des conséquences néfastes de l’industrialisation. Il
destinait donc ses activités tant aux habitants des quartiers défavorisés à qui
il fallait redonner confiance en soi
8
qu’aux jeunes dela « upper class » victimes
desfacilités dela ville et de l’opulence (Jeal, 1989,413). Son souci était d’effacer
la solidarité de classe au profit d’une fraternité d’âge: le scoutisme devait être
« une digue capable d’arrêter la marée montante du socialisme anglais » (Sevin,
1933).
Toutefois, malgré les souhaits de Baden Powell, le scoutisme belge, dès
son introduction dans les années 1910, s’adresse prioritairement à une « élite »
(Joubrel, 1951,34) et se présente comme une méthode efficace pour produire,
dans toutes les sphères de l’activité économique et sociale, des « chefs », des
personnes recherchant les responsabilités et capables de les exercer avec
succès.
9
Le cas belge est d’ailleurs révélateur de la tendance du scoutisme
mondial: comme le rappelle P. Savard,
« le scoutisme devient un mouvement recherché. Etre scout fait chic non seulement
moralement mais aussi extérieurement à une époque qui aime l’uniforme. La grande
presse et les magazines rappellent volontiers par l’image que les princes et les
princesses font partie du mouvement. » (Savard, 1983,240)
En Belgique, le scoutisme neutre des origines développe un discours conser-
vateur qui le posecomme instrument du processus de reproduction des cadres
7
Même si, très tôt, le scoutisme bénéficie de défenseurs de poids dans le chef des Jésuites,
avec l’appui du cardinal Mercier (Poulat, 1977, 272).
8
En 1907, avant même la rédaction de Scoutingfor Boys, il avait organisé un camp expéri-
mental avec une vingtaine dejeunes désemparés du Sud de l’Angleterre sur l’île de Brown-
sea.
9
Voir par exemple, au sujet de l’apprentissage de la démocratie et la prise de responsa-
bilité au sein des mouvements de jeunesse (Michaux-Duche, 1958).
[366]
S. TILMAN
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de la société. Patronné par des représentants de la classe dirigeante.
10
(catho-
liques comme libéraux), il cherche à fournir des « citoyens prêts à servir la Patrie
dans toutes les situations sociales ». Pour les quelques cas d’ouverture aux couches
populaires, ilpréconise leur intégration aux structures existantes. Le discours
de la branche catholique est encore plus conservateur en mettant en avant le
modèle du chevalier chrétien. Malgré une première implantation dans les
milieux populaires dès 1914, la fédération catholique est amenée peu à peu,
durant les années 1920, à s’adresser de préférence aux milieux bourgeois
(Frans, 1987, 229).
Cet enracinement « bourgeois » est encore sensible quelques cinquante
années plus tard. Une enquête sociologique réalisée dans le cadre d’un
mémoire de licence a tenté de définir le profil du scoutisme catholique belge
du milieu des années soixante en se basant sur des critères tels que la scolari-
sation de l’enfant, les professions du père et dela mère. Ses résultats montrent
que près de 34% des enfants sondés sont issus de familles où le père est cadre
ou patron dans l’industrie ou le commerce, et que la proportion de fils
d’ouvriers et d’agriculteurs par rapport à la population scoute totale est négli-
geable comparée à ce même rapport (ouvriers et agriculteurs par rapport aux
autres professions) dans l’ensemble de la population belge (Hologne, 1968).
3. LE SCOUTISME INDIGÈNE AU CONGO:
UN MOUVEMENT SÉLECTIF
3.1. Implantation du scoutisme au Congo
Aussi étonnant que cela puisse paraître lorsque l’on se reporte au prestige du
mouvement scout en Europe, les premiers groupements scouts congolais qui
voient lejour dans les années vingt sontcréés presque exclusivement àl’inten-
tion de la population indigène, à l’exception de Léopoldville et Elisabethville
où naissent conjointement une troupe blanche et une troupe noire. Les pion-
niers du scoutisme congolais sont en effet convaincus qu’un tel mouvement
10
Et non des moindres! Le premier Conseil Général des Boys Scouts de Belgique est
composée (en 1911) de la manière suivante: Président d’honneur: Lieutenant Général
Jungbluth (Adjudant Général, Chef de la Maison Militaire du Roi, Chef d’Etat-Major de
l’armée); Président: Général-Major Comte de t’Serclaes (Commandant de l’Ecole de Guerre);
Administrateur: Docteur Antoine Depage (Professeur à l’Université Libre de Bruxelles);
Secrétaire: Pierre Graux (Avocat près de la Cour d’Appel, puis Bâtonnier); Trésorier: Comte
Camille de Borchgrave d’Altena.
Conseil Général des Boys-Scouts de Belgique (1911: Fédération Neutre), Règlement d’organisation
générale, 1911, Centre historique belge du scoutisme
LE SCOUTISME AU CONGO BELGE (1922-1960)
[367]
Page 6
de jeunesse est capable de façonner, en Afrique aussi bien qu’en Europe, une
élite morale salutaire pour l’avenir du pays.
Toutefois, pendant plus de vingt ans, entre 1922, année de la mise sur pied
des premières troupes scoutes, et 1945, le scoutisme demeure un phénomène
local qui ne touchejamais plus de 1500 individus au total. Il ne connaît qu’une
très faible croissance durant cette période, non pour des raisons d’impopularité
(les jeunes broussards et citadins sont séduits par la formule), mais pour des
raisons d’encadrement et de sélection.
D’encadrement d’abord. Lorsque Norbert Laude, docteur en droit de
l’Université de Paris, ancienSecrétaire Général del’Institut de documentation
catholique, rédacteur enchef du Courrier de Bruxelles
11
et commissaire général
de l’aile « dure » du scoutisme catholique (les Belgian Catholic Scouts), entame
une tournée de propagande en terre coloniale en novembre 1922, il réussit à
former, à Léopoldville et dans d’autres centres locaux debrousse,une poignée
de pères missionnaires qu’il persuade de tenter l’expérience scoute. A Elisa-
bethville, ce sont deux autres laïcs, Henri Durant et Robert Clajot, anciens
dirigeants scouts en Belgique (branche catholique), qui donnent l’impulsion
en 1924. En quelques années, les initiatives se multiplient et une série degroupe-
ments se créent, principalement autour des deux grandes villes: en 1929, on dé-
nombre25 troupes scoutes (23 groupes indigènes et deux groupes européens).
12
Rapidement cependant, les effectifs scouts indigènes plafonnent à un bon
millier de membres.
13
Dès le début des années trente, le mouvement ne peut
plus assumer son développement, faute de cadres. Cette pénurie de dirigeants
doit être imputée à la conjonction d’une série de phénomènes: les dirigeants
scouts formés en Belgique sont rares puisque le mouvement de jeunesse n’est
encore que fort peu implanté dans la métropole; une frange non négligeable
du clergé se méfie du scoutisme et refuse de s’y impliquer
14
; par ailleurs, la
11
En 1926, il est nommé Directeur de l’Université Coloniale d’Anvers, fonction qu’il
exerce jusqu’en 1958 (Denoël (dir.), 1992, 437).
12
Pour la fondation de ces groupements scouts, les laïcs travaillent de concert avec les
missionnaires, qui ont une assise sur le terrain par le biais de l’éducation. C’est pourquoi,
seule la fédération catholique s’implante en terre coloniale. Il faut attendre le début des
années quarante pour voir les premières troupes neutres s’implanter au Congo. « Le R.P.
Moerman des Pères Blancs, missionnaire du Kivu, commissaire des E.C.C.B. », in Le Boy-
Scout belge, organe officiel de langue française des Baden-Powell Belgian Boy-Scouts,
novembre 1932, p. 215. Le scout, organe de la fédération neutre, novembre 1924, p. 12. « Le
scoutisme au Congo belge », in Carrefour des Routiers, avril 1946, p. 13.
13
Un recensement de 1931 dénombre 1520 scouts (dont 1460 scouts indigènes). Toutefois,
comparé à une liste des groupements en activité, il semble que ce recensement ait été
gonflé. « Nos effectifs », in Le Boy-Scout Belge, avril 1931, p. 60.
14
Pendant vingt années, rares sont les missionnaires qui tentent l’expérience. Concernant
les relations entre la hiérarchie scoute et la hiérarchie ecclésiastique, voir Tilman, 1997,90-107.
[368]
S. TILMAN
Page 7
guerre provoque la mobilisation d’une partie des aumôniers et des dirigeants
scouts; de plus, les missionnaires et les coloniaux sont fort mobiles et, pour
cetteraison, ne parviennent pas à assurer lapérennité de la formule; en outre,
l’africanisation des cadres est rare avant les années quarante.
A partir du milieu des années quarante, la progression du scoutisme em-
prunte soudainement une courbe exponentielle. En 1956, on recense plus de
10.000 scouts.
15
En 1959, ces chiffres ontencore doublé: ilsdépassent les 20.000
unités.
16
Cette croissance se maintiendra durant les années 60. La période
d’après-guerre voit une série de problèmes se résoudre: l’Eglise montre un
intérêt croissant pour « l’instrument » scout; le nouveau cadre indigène est
dynamique et entreprenant; un nouvel arrivage d’Européens, missionnaires
ou laïcs, marqués par l’influence des mouvements de jeunesse en Europe
durant l’entre-deux-guerres, estprêt à tenter l’expérience dans la colonie; enfin,
la concurrence du scoutisme neutre, fraîchement débarqué au Congo, donne
un grand coup defouet au mouvement catholique. Le scoutisme, phénomène
principalement urbain, commence à s’étendre largement aux missions de
brousse. Ala fin de la colonisation, le scoutisme apparaît donc non seulement
comme le mouvement dejeunesse congolais le plus ancien, mais aussi comme
le mouvement scout le mieux implanté en Afrique.
3.2. Un scoutisme élitiste
Deux raisons principales ont été évoquées pour expliquer la lenteur de la
pénétration du scoutisme au Congo. Le manque de dirigeants a indéniable-
ment freiné le développement de l’organisation. Mais le scoutisme a en outre,
de sa propre initiative, limité son déploiement en fixant des critères sélectifs
intransigeants et en alimentant une culture de « l’élite morale » d’après le
modèle en vigueur dans le mouvement en Europe.
C’est ainsi que dès 1922, et jusqu’à la fin de la colonisation (à un degré
moindre durant la dernière décennie de la présence belge au Congo
17
), le
scoutismeveilleà sélectionner l’élite delajeunesse selon des critères rigoureux.
En 1946, la réunion interfédérale de la F.E.C.C.B. (Fédération des Eclaireurs
Catholiques du Congo Belge) – unités indigènes -, tenue à Jadotville, tente
15
Le recensement est issu de J. SOHIER, « Le scoutisme chez nous », in Echo Scout,
novembre 1956, p. 221.
16. Fédération des Eclaireurs Catholiques du Congo et du Ruanda Urundi, Archives
Africaines, AA 5363/Cab/59.
17
Même si, durant les années 50, le scoutisme s’étend à un public plus large, les cadres
du mouvement continuent d’insister sur les critères d’admission. Voir i’Echo Scout,
décembre 1958, p. 248.
LE SCOUTISME AU CONGO BELGE (1922-1960)
[369]
Page 8
d’ailleurs d’harmoniser les critères d’admission existant en rédigeant un
règlement. Quatre critères y sont mis en avant: l’aptitude à la lecture et à
l’écriture (ce qui veut dire avoir une bonne connaissance du français), l’âge,
le développement physique et la classe fréquentée.
18
Ce dernier point n’est
finalement pas retenu.
Dès la création des premiers groupements scouts, les jeunes sont sélec-
tionnés dans les écoles. Or, fréquenter l’école est déjà en soi un privilège: il
suffit de se référer aux statistiques scolaires de l’époque pour mesurer
l’avantage des jeunes scolarisés.
19
Au sein même de l’école s’opère une seconde
sélection: les plus zélés et les plus disciplinés sont choisis (le sport s’avère un
baromètre parfait pour jauger la discipline des élèves). Etre en décrochage
scolaire est une raison suffisante pour être exclu du groupe. Le scoutisme
apparaît comme une « récompense » pour les élèves les plus méritants. Les
deux plus anciennes troupes congolaises sont ainsi constituées par le biais
d’un recrutement scolaire. A Léopoldville, H. Durant demande î’accord du
Père de la Kéthulle
« car la troupedoit se recruter parmi les élèves de l’école moyenne et professionnelle
de Scheut. » (Durant, 1946)
A Elisabethville, les premiers scouts indigènes sont sélectionnés parmi les
enfants des catéchistes puis, un peu plus tard, parmi les premiers élèves de
l’Ecole St Boniface qui vient de s’ouvrir.
20
Certaines troupes urbaines créent aussi des patronages au sein desquels
elles puisent les meilleurs éléments: c’est le cas par exemple à Léopoldville,
avec ïes patronages « Amis des scouts » dont les routiers (scouts aînés) ont la
charge durant les années quarante. Toutefois, cette source de recrutement est
une exception à la règle, et même au sein des patronages s’effectue un rigou-
reux triage: seuls les plus assidus peuvent espérer porter l’uniforme scout.
21
18
Réunion interfédérale – unités indigènes -, 10 pages, Fonds Saint Boniface, Ixelles, farde
31.
19
Au sujet de l’enseignement, se reporter à: Depaepe, De Baere et Van Rompaey, 1991.
A titre d’exemple, le taux de scolarisation en 1926 est de 4,5%. En 1950, il n’est encore que
de 40%! Pour visualiser l’évolution du taux de scolarisation au Congo, se référer aux
tableaux dans Tilman, 1997,26-27. Parfois, les dirigeants recrutent les scouts dans les écoles
secondaires: or, l’effectif du secondaire, tous réseaux confondus, dépasse à peine les 10.000
élèves en 1950 (34.000 en 1959) (Beckers et Delhez, 1976,34).
20
Scoutisme indigène à Elisabethville, feuilles stencylées, p.l, Fonds Saint-Boniface, Ixelles,
farde 18
21
Voir la contribution signée Akela Tenace, « Simples notes sur… La route pour indigènes »,
dans Grands Lacs, n°92, novembre 1946, p. 135.
[370]
S. TILMAN
Page 9
La langue française est également un facteur sélectif. Jusqu’à la fin de la
colonisation, toutes les franges de la population communiquent entre elles
dans leurs langues maternelles: le français est une langue professionnelle et
officielle réservée à une classe sociale élevée et occidentalisée. Diverses études
sur l’enseignement primaire et secondaire au Congo ont montré que le français
ne fait pas partie des priorités de l’enseignement. L’enfant ne connaît pas
bien le français avant son adolescence (pour la minorité qui le connaît) puisque
c’est en fin de primaire qu’il commence à se familiariser avec la langue. Il
n’en aura d’ailleurs jamais une maîtrise complète et gardera toujours sa langue
maternelle comme langue véhiculaire.
22
Jusqu’à l’africanisation des cadres du milieu des années 40, le mouvement
privilégie autant que possible le français même s’il doit parfois s’adapter aux
parlers locaux.
23
Lorsque la langue locale n’est pas maîtrisée par l’aumônier
ou le chef blanc, un modus vivendi doit être trouvé, à mi-chemin entre
l’exclusivité de la langue française et la priorité pratique à la langue verna-
culaire. Un effort estfait de la part des cadres blancs pour apprendre les parlers
locaux.
24
En contrepartie,un effort est demandé aux scouts pour qu’ils appren-
nent toujours plus de français.
25
Ce qui importe dans le mouvement, c’est
d’une part la compréhension, et d’autre part l’émulation à l’apprentissage de
la langue occidentale.
Un dernier facteur de sélection important est inhérent à la formule scoute
telle qu’elle est appliquée au Congo. Celle-ci encourage en effet une progres-
sion personnelle constante et exigeante. Pour être admis dans un mouvement
scout, lejeune doit impérativement se soumettre à desrites de passage. Ainsi,
il ne peut pas porter l’uniforme immédiatement: il ne le reçoit qu’après quel-
22
II existe quatre langues vernaculaires au Congo Kinshasa: le Kiswahili, le Lingala, le
Kikongo et le Tshiluba. Mais chaque congolais possède un dialecte ou un sous-dialecte qui
est sa véritable langue maternelle (Kashamura, 1972, 72).
23
Ainsi, par exemple, VanArenbergh, figure importante du scoutisme katangais à la fin
des années 30, expliquait ses consignes plusieurs fois en français, avant de traduire en
langues indigènes si cela était encore nécessaire. Panthère, « Aux sources du scoutisme
indigène, le chef Paul Van Arenbergh », in Grands Lacs, novembre 1946, N°92, p. 90.
24
Jacques Sohier, commissaire fédéral de la F.E.C.C.B. (Fédération des Eclaireurs
Catholiques du Congo Belge) de 1948 à 1960, avait par exemple appris le swahili d’Elisa-
bethville, plus deux autres langues indigènes. Confidence épistolaire que nous a faite son
fils Etienne Sohier, non daté (1997).
25
A la conférence interfédérale du scoutisme, tenue à Jadotville en 1946, le point sur la
langue était le suivant: « Langue: / Prières et cérémonies: en langue véhiculaire /
Instructions, réunions, etc.: langue française, autant que possible. » Ce document résume
deux objectifs fondamentaux du scoutisme catholique: d’une part, 1’evangelisation qui se
fait dans la langue du pays pour être plus percutante; d’autre part, l’éducation via la langue
française. Réunion interfédérale…, Op. Cit., p. 2.
LE SCOUTISME AU CONGO BELGE (1922-1960)
[371]
Page 10
ques semaines ou quelques moislorsqu’il a satisfait à l’épreuve d’admission.
26
La difficulté suivante est de se faire admettre à la « promesse »: celle-ci étant
un engagement solennel à présenter au groupe, il arrive que, sous prétexte
« d’exigence morale » (un choix parfois arbitraire des dirigeants), lejeune doive
attendre de longues années avant de pouvoir s’engager devant ses pairs. De
même, le passage de la meute (7-12 ans) à la troupe (12-17 ans) est également
conditionné par unecertaine maturité. Lesbadges, enfin, sont des récompenses
que l’on doit avoir crânement méritées. Cette formule graduelle et parfois
compétitive estvalorisante et stimulante pour les scouts qui se voient progres-
ser. Elle décourage cependant les moins tenacesqui abandonnent bien souvent
l’uniforme.
En marge des critères d’admission existent également de sévères critères
d’exclusion. Comme nous l’avons signalé, une première cause d’exclusion
est le décrochage scolaire: un mauvais élève ne mérite pas d’être scout. Voici
des extraits d’un dialogue éclairant issu d’une Cour d’Honneur (réunions
des chefs et des chefs de patrouille) datant de 1930 à Léopoldville:
« Avis de la Cour d’Honneur en matière répressive.
[…]
2°) Scout L.B.: le chef de troupe fait remarquer qu’il a de nombreuses absences non
motivées.•[…]
Le chef de patrouille dit que le scout vient de recevoir un vélo
27
et que ses absences
résultent de son désir de se promener à vélo. Le choix de ses camarades s’explique
de même: ce sont des cyclistes. Ce scout se conduit bien pendant les réunions. Il est
possible de le faire redevenir régulier.
Le Père Aumônier: Quelle est sa conduite en classe?
Le chef de patrouille: il manque de discipline et parfois de politesse. Mais il est
travailleur et toujours présent.
Décision. Le chef de patrouille s’efforcera d’améliorer ce scout. Aucune sanction ne
sera prise maintenant.
3°) Scout S.B. Le frère Mercelis, membre du Comité de Troupe, se plaint de ce que
ce scout soit très indiscipliné en classe.
[…]
Le Père Aumônier demande quels sont ses compagnons en dehors des scouts. La
liste est peu satisfaisante. Le chef de patrouille intéressé est chargé d’y veiller [,..] ».
28
26
Dans la revue Echo Scout, juin 1951, p. 146.
27
Notons que le vélo est signe d’une certaine richesse. Il n’y avait en 1946 qu’environ
50.000 vélos pour tout le Congo (Stengers, 1989,189).
28
Voir Le Guide, juillet 1930, p. 192.
[372]
S.TILMAN
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Le comportement du scout en dehors du mouvement doit être irréprochable,
sans quoi, une fois encore, il y a motif de renvoi. Ala réunion interfédérale de
Jadotville (1946), un texte est adopté pour l’article 36 du règlement général,
indiquant la « suspension pour concubinagejusqu’à la régularisation de la situation »
ainsi que la « suspension pour ivresse publiquejusqu’à preuve de meilleure conduite
définitive »}
9
On ne veut pas de libertins ni d’alcooliques dans le mouvement.
Et il ne faut évidemment pas attendre 1946 pour que ce type de décisions soit
appliqué. Reportons-nous une fois encore à la Cour d’Honneur de Léopold-
vilîe:
« Avis de la Cour d’Honneur en matière répressive.
1°) Scout J.R.: Le Père Aumônier annonce que ce scout a mérité son exclusion pour
son inconduite au village. (…). Avis de la Cour d’Honneur; le renvoi est absolument
motivé. »
30
Parfois, le scoutisme exige l’exclusivité: pasquestion pour le scout de s’embri-
gader dans d’autres loisirs quele mouvement en culottes courtes. Le scoutisme
doit être un idéal de vie complet qui ne laisse pas de place à l’oisiveté. Ci-
dessous, nous avons repris la lettre d’un scout d’Elisabethville adressée à son
chef et datée du 30 mai 1948:
un
qui
« Cher chef Français (lire sans doute François)
Aujourd’hui je suis triste parce que vous avez me chassé à cause de jouer dans
autre équipe qui n’est pas d’Equipe de scouts, pourquoi il n’y en a beaucoup
jouent dans des autres Equipes pourquoi vous ne le chassent pas ».
31
D’après la décision du conseil interfédéral de 1946, un scout exclu d’une unité
ne peut théoriquement pas être accepté dans un autre groupement scout: c’est
ainsi que chaque scout en déplacement doit normalement se munir d’un
carnet-licence contenant tous lesrenseignements utiles au chef del’unité dans
laquelle il désire entrer.
32
29
Réunion interfédérale – unités indigènes -, 10 pages, Fonds Saint-Boniface, Ixelles, farde 31.
30
Voir Le Guide, juillet 1930, p. 192.
31
Lettre non signée et non adressée, Fonds Saint-Boniface, Ixelles, farde 32, pli n°l.
32
Ce sont des chefs et aumôniers d’unité blancs qui ont pris ces décisions. Pas un indigène
n’assiste à la réunion, malgré l’existence de nombreux cadres indigènes dans les unités: à
la fin des années quarante, l’avenir du mouvement est encore bel et bien dans les mains
européennes. Réunion interfédérale – unités indigènes -, Op. Cit., p. 2.
LE SCOUTISME AU CONGO BELGE (1922-1960)
[373]
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3.3. Autres signes d’elitisme
Deux caractéristiques manifestent encore le caractère élitiste du scoutisme
congolais: d’une part, le parti-pris du mouvement de ne s’adresser qu’à la
frange la plus européanisée (« détribalisée ») de la population; d’autre part, la
particularité du scoutisme de n’être accessible qu’à la partie la plus fortunée
de la population.
Abordons d’abord la problématique ethnique qui est particulièrement
révélatrice de l’idéologie adoptée par l’organisation scoute. Le Congo étant
un rassemblement incohérent décidé à l’origine de la colonisation par les
Européens, il enferme dans ses frontières un puzzle de langues et de cultures
différentes qui fait naître un nationalisme de groupes,<
