Roger Louis évoque la mémoire de Lumumba en 1979 1618

Lumumba démeure, malgré l’unanimité aujourd’hui à saluer sa memoire, un homme très controversé. Nous en voulons pour preuve le fait que jusqu’à ce jour ni les étrangers, ni les congolais qui ont fait de lui un heros, une icône, ne souhaitent vraiment qu’il y ait un procès « Lumumba ». Un journaliste français qui l’a connu personnellement et l’a interviewé en pleine tourmente de septembre 1960, évoque sa mémoire dans un document de la télévision française de 1979. Les termes qu’il utilise pour décrire l’homme nous donnerons peut-être une reponse à la gêne que provoque cette memoire: »c’était le seul homme possible pour l’Afrique ; il pensait qu’aucune idéologie européenne n’était applicable a l’Afrique et qu’elle devait trouver la sienne propre ».

écoutez l’interview ici
Qui est Roger Louis?
[Roger Louis, tout le monde – ou presque – l’a oublié. C’était un sacré journaliste de télévision. Tandis que le Général De Gaulle avait choisi Michel Droit comme interviewer lors de la première campagne présidentielle de décembre 1965, François Mitterrand, lui, avait fait appel à Roger Louis. Qui s’en souvient ? C’était un caractère, indépendant et droit. Un gars du Nord (Arras), ce qui pour moi est une référence. C’était aussi un naïf, un rêveur. Il pensait – comme Hugo – que l’instruction rendrait le peuple meilleur… Sacré bonhomme. Un gars bien. Un Juste.
L’article qu’on va lire est extrait d’une revue depuis longtemps disparue (Provence-Magazine). Il y est fait allusion à la naissance d’un magazine super, Certifié exact. Qui entendait s’intéresser « moins au spectaculaire qu’à l’important ». Naturellement, cette tentative de « contre-télévision » n’a pas fait long feu…]

Un ton étrangement authentique

Le cheveu grisonnant légèrement en bataille, la moustache stricte dominant un sourire fraternel, un pied sur une chaise et la cigarette au bout des doigts, Roger Louis explique l’aventure commune dans laquelle il s’est jeté.

L’ancien journaliste de l’O.R.T.F., grand voyageur de « Cinq colonnes à la une », l’un des meilleurs parmi ceux qu’emporta l’impitoyable « charrette » d’après les événements de 1968, n’a rien perdu de son enthousiasme :

– Le C.R.E.P.A.C. (Centre de Recherches sur l’Éducation Permanente et l’Action Culturelle) a vu le jour avant mai 68, dit-il. Ce qui se passa alors bouscula nos projets. Il correspondait – et correspond toujours – à un besoin que nous ressentions de faire une certaine information. Non pas une information objective (le mot « objectivité » n’étant pas plus définissable que le mot « culture ») mais une information qui s’intéresse moins à l’accident qui a fait 40 morts qu’à l’expérience obscure menée à bien dans une usine, par exemple, et qui peut avoir une résonance dans le pays entier. En clair, une information qui s’attache moins au spectaculaire qu’à l’important.

« Voici trois mois, nous avons créé Scop-Colors (Société Coopérative Ouvrière de Productions) dont le but est de produire un magazine mensuel de cinéma : « Certifié Exact ».

C’est le numéro zéro de ce « Certifié Exact » que Roger Louis est venu présenter, à Marseille, aux animateurs de la Fédération des Clubs Léo Lagrange. Car, et c’est là le côté totalement original de la formule, « Certifié Exact » n’est pas destiné au circuit commercial mais aux mouvements de jeunes, aux syndicats, aux mouvements culturels, aux comités d’entreprise, etc.

– II existe, en France, explique Roger Louis, 35.000 appareils de projection en 16 m/m. Il faut que nous trouvions, d’ici un an, de 3.500 à 5.000 abonnés ».

La tâche paraît difficile. Mais, en trois mois, C.R.E.P.A.C. et Scop-Colors qui comptent dans leurs rangs des noms aussi connus que ceux de François Chalais, Jean Lanzi, Max-Pol Fouchet, Frédéric Pottecher, du photographe Robert Doisneau, du dessinateur Sempé ou des réalisateurs Chris Marker et Alain Resnais, sont passés, d’un coup, au deuxième rang national de possibilités techniques, en rachetant l’ensemble du matériel des « Actualités Françaises » en faillite. Des contacts ont été pris avec les grands syndicats dont certains sont déjà entrés à la coopérative et un véritable Tour de France de présentation est entrepris.

– Les abonnés, explique Roger Louis, deviendront les vrais producteurs, grâce aux 550 francs de leur abonnement. Le prix est si bas qu’il nous faut absolument trouver plus de 3.000 adhésions. Cela est possible. Par la suite, nous pourrons réaliser des dossiers sur des questions particulières et des films commandés par tel ou tel mouvement. Pour nous aider à survivre, nous comptons vendre notre magazine à des télévisions étrangères ».

Le numéro zéro de « Certifié exact » avait inscrit à son sommaire une séquence sur les Comités d’Action Lycéens, une autre sur le déménagement des Halles de Paris et une troisième sur la régionalisation avec Lançon, village des Bouches-du-Rhône, comme exemple-type. Lançon est entouré par le canal de la Durance, les installations de l’Étang de Berre et l’École de l’Air de Salon-de-Provence. La commune a été découpée. Les vieux disent : « La Provence ? C’est large, sûr. Où ça s’arrête, je ne sais pas » et « Le progrès ? Ça ne stoppe pas. Mais nous ne sommes pas heureux ». Un ton étrangement authentique.

Le numéro un est sorti le 15 mai. Il comprend une enquête sur le référendum, une démonstration du « trucage » que l’on peut faire subir à un reportage télévisé pour lui faire dire ce que l’on veut, et des chansons de Jean Ferrat.

– Si l’O.R.T.F. redevenait libre, conclut Roger Louis, nous pourrions travailler pour lui. Lui fournir des reportages. Mais il est hors de question que les journalistes reprennent leurs postes. De toute façon, il est à peu près certain que le public ne voudrait pas d’une télévision libre. Il a trop l’habitude de ce qu’elle est actuellement. Il ne reconnaîtrait plus sa drogue favorite ».

[in Provence-Magazine n° 296, mai-juin 1969, pp. 24-25]

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