Le Nouvel Observateur
Que va-t-il se passer dans ce gigantesque pays écartelé, en proie à la convoitise, lorsque les 17 000 casques bleus et les 2 000 soldats européens qui ont imposé la paix jusqu’aux élections vont plier bagage ?
Le sort des premières élections libres depuis quarante ans au Congo-Kinshasa s’est joué dans les urnes, mais aussi au bout des fusils, au coeur de la capitale. Le 20 août, d’abord, après l’annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, lorsque le président sortant, Joseph Kabila, désarçonné et furieux d’avoir à affronter un second tour indécis, a lancé sa garde prétorienne contre la résidence de son challenger, déclenchant une bataille de trois jours à l’arme lourde entre les deux milices. Le 11 novembre ensuite, quand les résultats partiels du second tour ont annoncé la défaite de Jean-Pierre Bemba. Chauffés à blanc par ses partisans, des « enfants de la rue » crient devant son domicile leur haine de son adversaire. Les échanges de tirs ce jour-là dureront trois heures entre miliciens bembistes et policiers ou soldats congolais. Dix jours plus tard, nouveaux affrontements. Des partisans de Bemba se rassemblent devant la Cour suprême, qui commence à examiner son recours contre des résultats qu’il juge «loin de refléter la vérité des urnes». La police réagit, la garde de Bemba l’attaque, la Cour suprême flambe.
Pendant la « transition », dont l’objectif était de mener le Congo de la guerre généralisée à «la paix et la stabilité», les ex-belligérants Kabila, Bemba et consorts étaient supposés se rabibocher pour diriger le pays ensemble. A son terme, ceux que même les diplomates qualifient en privé de «seigneurs de la guerre et chefs de gang mafieux» devaient s’être mués en leaders politiques. Ces trois affrontements confirment qu’ils s’y refusent toujours, à moins d’y être contraints. Seules les troupes de l’ONU et de l’Union européenne ont évité que les combats ne se prolongent et ne s’étendent. Leurs blindés, hélicoptères et même drones ont obligé la « cité » à se résigner à la défaite de Bemba, dont les millions de supporters juraient pourtant de mettre la ville à feu et à sang s’il était proclamé battu. Et les pressions incessantes de l’énorme machine internationale lancée en 2003 pour sortir l’ex-Zaïre du fin fond de l’abîme ont empêché jusqu’à maintenant que les ex-belligérants ne fassent capoter la transition. Or celle-ci s’achève et toutes ces troupes vont inévitablement plier bagage.
Mobutu avait réduit le Congo à l’archétype du territoire sans Etat. La «première guerre mondiale africaine», ainsi nommée parce que sept Etats y participaient entre 1996 et 2002, précipitait la descente aux enfers : le territoire se disloquait à son tour. Des affidés de pays voisins, Rwanda et Ouganda en tête, appâtés par les immenses ressources du Congo, se taillaient des fiefs qu’ils mettaient en coupe réglée, enclenchant une spirale infernale : pour sécuriser le pillage, les bandes armées grossissaient ; pour pouvoir les payer, le pillage s’étendait. Ce conflit fut le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale : 4 millions de Congolais en seraient morts, creusant un « trou noir » qui menaçait d’engloutir toute l’Afrique centrale. Que faire ?
A partir de 2003, Etats-Unis, Royaume-Uni, France et Belgique, plus les Sud-Africains, mettent le Congo sous tutelle. Ils y déploient le plus grand contingent actuel de casques bleus (17 000 hommes), renforcé de 2 000 soldats européens pour passer la période critique des élections. Et ils paient : ces trois dernières années l’équivalent d’une fois et demie le PIB annuel congolais. La guerre généralisée est aujourd’hui terminée, mais ce qu’on baptise pudiquement des «tensions sécuritaires» persiste à l’est. L’emprise des voisins prédateurs s’est faite beaucoup plus discrète. Une Constitution a été adoptée, un Parlement élu, un président choisi. Tous les observateurs ont jugé «crédibles» les verdicts électoraux.
Les principaux « parrains » de la transition ont atteint un autre de leurs objectifs majeurs, fût-il inavoué : l’élection de Joseph Kabila. Jugeant la démocratie hors d’atteinte au Congo, voire néfaste, ils ont toujours considéré que la présidence devait se jouer entre les ex-belligérants car seul un homme à poigne pourrait remettre le pays en ordre. Ils ont préféré Kabila à Bemba. Malgré sa jeunesse, malgré sa timidité, malgré l’emprise de son entourage qui l’a intronisé à la présidence transitoire après l’assassinat de son père, convaincu d’en faire son jouet. Sans trop l’aider directement, discrétion oblige,les « parrains » lui ont donc déblayé la voie pour qu’il prenne le pas sur ses rivaux, le laissant bafouer les règles qu’ils avaient mission de faire appliquer.
Mais même avec 60% des voix Kabila a été mal élu. Les citoyens n’ont pas voté massivement. L’Est, le plus peuplé, l’a plébiscité, mais par défaut plus que par adhésion. S’il le crédite d’avoir mis fin à la guerre généralisée, il attend toujours que cessent meurtres, viols et pillages qui y font rage. Dans les six provinces occidentales sur les onze du pays, dont Kinshasa, Kabila recueille moins du quart des suffrages. Il n’atteint pas 2% dans certaines circonscriptions. Là où la guerre ne s’est pas déchaînée, les électeurs ont sanctionné l’absence du moindre progrès économique et social pendant sa présidence.
En outre, ils ont rejeté sa personnalité. Insondable, emprunté et piètre orateur en public, Kabila n’a jamais capté les foules kinoises, qui adulent les tribuns populistes comme Mobutu ou Bemba. Il est officiellement originaire de l’Est et parle mal le français, langue en usage dans l’Ouest où se trouve l’épicentre du pouvoir depuis la colonisation belge. Surtout, Bemba n’a cessé d’accuser Kabila d’être un «étranger ». Une accusation sans preuves convaincantes, mais d’autant plus dangereuse que les invasions étrangères et l’emprise internationale, souvent arrogante, toujours dispendieuse, ont exacerbé le nationalisme congolais. Kabila serait de mère rwandaise. Il serait «inféodé aux Blancs» pour continuer à leur «vendre » les richesses du Congo. Au final, il serait un président illégitime puisqu’il n’auraitjamais gagné sans les innombrables «fraudes» et «manipulations» orchestrées en sousmain par la communauté internationale.
Ce manque d’assise populaire renforce-t-il sa tentation d’hégémonie ? Dès sa première interview de président élu, Kabila a tapé du poing sur la table. «Ce pays a besoin d’un bulldozer» pour réaliser «des bouleversements en profondeur» marqués par «la rigueur et surtout la discipline», «une révolution culturelle» à l’aune du Congo d’aujourd’hui. Libéré des freins que lui imposait un «gouvernement de compromis» et rejetant la tutelle internationale, le nouveau président s’affirme «déterminé à reprendre à 100% le contrôle de la situation», avec «les moyens de sévir».
Comment ? Selon Human Rights Watch, l’armée « nationale » est «la principale coupable d’atteintes aux droits humains» au Congo. Malgré le «brassage » des troupes des ex-belligérants, elle reste un patchwork de factions qui vont jusqu’à se battre entre elles. Sous-payée – quand les soldes ne finissent pas dans la poche des officiers -, sous-équipée, elle est incapable de réduire les bandes armées de l’Est. Pour ramener un début de sécurité, Kabila devra à négocier l’obéissance de ses chefs comme le ralliement des dirigeants de bandes armées. Autrement dit, payer. Au risque de nourrir une spirale infernale. Car l’entrée en rébellion est à ce jour le plus court chemin vers l’obtention d’un poste et de ses prébendes.
Le Parlement devait équilibrer le pouvoir présidentiel, notamment en s’ouvrant à une nouvelle classe politique qui romprait enfin avec le système mobutiste. Deux mois après son installation, il ne fonctionne toujours pas. Un mode de scrutin taillé sur mesure a d’emblée affaibli son autorité, puisque certains députés y ont été élus avec moins de 0,5% des voix de leur circonscription. Il a anéanti les espoirs de renouveau, puisque seulement deux ou trois dizaines de candidats réellement indépendants ont été élus. C’est au prix d’une noria de valises de billets et de promesses de postes souvent inexistants qu’une majorité s’est finalement constituée autour du mouvement présidentiel, qui exige le monopole de tous les leviers de commande.
Concussion et corruption continuent donc de gouverner le pays. Comment les alimenter, sinon par l’exploitation des immenses richesses naturelles, notamment minières ? Le seul Katanga, fief de Kabila, recèle pour 300 milliards de dollars de cuivre, cobalt et zinc. «C’est le Graal, déclarait le PDG de First Quantum, l’un des plus grands groupes miniers du monde. Nous devons tout simplement être là.» Ils s’y sont rués à partir de 2004. Mais la conjugaison de l’exploitation illicite, de la contrebande et des contrats léonins, sur lesquels Kabila a eu la haute main, fait que les recettes minières représentent moins de 1% du budget de l’Etat. Impossible d’arrêter ce pillage multiforme sans revoir ces contrats abusifs. Kabila n’en a pipé mot. Karel De Gucht, ministre belge des Affaires étrangères, a mis en garde : ne toucher à rien sous peine de «pénaliser le développement» de ce secteur crucial. Après que la rapacité mobutiste l’eut déliée, ruinant du même coup le Congo, la connivence entre les plus grands groupes internationaux et l’élite congolaise paraît à nouveau scellée. Les mêmes causes reproduiront- elles les mêmes effets ? «Le pire, vient de déclarer William Swing, le patron de l’Onu au Congo, serait une bonne élection mais aucun changement ensuite».
Que devient le peuple congolais dans ce chaos ? Après avoir vraiment pesé pour abréger une transition que les ex-belligérants prolongeaient car ils maximisaient leurs profits en tirant parti du désordre, il exige des nouveaux élus que la vie quotidienne devienne moins inhumaine. Et ici et là, notamment dans l’Est, parfois avec le concours des autorités locales, les Congolais s’organisent pour pallier les carences les plus patentes de la puissance publique. Face à la résignation et à l’aliénation ancrées dans quarante ans de « mobutisme », cette capacité d’initiative populaire pourrait-elle impulser le redressement du Congo ?
