C’est comme le grand serpent de mer. Cela revient de temps à autre dans les journaux. Récemment, il s’est agi du conseil communal de Liège, qui délibère sur le sort d’une stèle commémorant le souvenir des Liégeois morts au Congo. Plus anciennement, à Ostende, on a organisé autour d’un monument à Léopold II une manif-happening qui n’a pas été du goût de tout le monde.
Faut-il, pour bien montrer que l’on a tourné la page du colonialisme, déboulonner des statues et rebaptiser des rues ? Cela me fait penser aux Russes, qui ont déboulonné un peu partout des Lénine de bronze et des Staline de marbre. Et aussi la statue de Djerzinski, fondateur de ce qui allait devenir le KGB, qui se trouvait devant l’immeuble de celui-ci. L’immeuble abrite d’ailleurs toujours la Police d’Etat : les régimes passent, la Police est éternelle ! On s’est avisé alors que sur cette place, il manquait quelque chose. Par exemple, une statue. Et on a tout aussi opportunément découvert que la statue de Djerzinski, œuvre d’un grand sculpteur, avait remporté des prix internationaux. Et, par respect pour l’Art Russe, on remit la statue à sa place…
C’est un premier problème. Des milliers d’œuvres d’art – et je ne pense qu’à celles qui sont unanimement reconnues comme du grand art – ont été produites à la gloire de personnes ou d’idéologies aujourd’hui unanimement rejetées, ou commémorer des événements aujourd’hui tombés dans l’oubli. Mais ces objets font partie du patrimoine et du paysage. Faut-il les déboulonner pour les remplacer par du « politiquement correct » d’aujourd’hui, que sans doute l’on déboulonnera aussi demain ?
Un deuxième, c’est que certains personnages immortalisés dans la pierre ou le métal ont fait carrière sur deux continents. Je pense ici à Jacques de Dixmude. Il s’est illustré assez tristement au Congo (voir par exemple le site de « Cobelco »), mais il a été un authentique héros de la guerre de 14 ! Vat-on de ce fait le déboulonner à moitié ? Fait aggravant, dans cette catégorie, entre précisément Léopold II lui-même ! il est quand même difficile de considérer come inexistant un règne de quarante-quatre ans où le pays a connu nombre de changements essentiels !
Enfin, le troisième problème est à mon avis le plus grave. La plupart des monuments « coloniaux » ont été construits avec un tel parti-pris de défendre la colonisation comme un bloc homogène et indivisible, que ce sont de véritables fourre-tout. Le simple fait d’être mort au Congo pendant les « années héroïques » vaut à différentes personnes de figurer parmi les « morts pour la civilisation ». On y trouve jusqu’à un suicidé !1 (A contrario, il y manque souvent les noms des malheureux qui ont réussi à se traîner jusqu’en Belgique pour y rendre le dernier soupir. Ils ne sont pas morts « au Congo » !)
A empiler ainsi le civil sur le soldat, l’administrateur sur le géomètre et l’explorateur sur le missionnaire, au nom du seul fait qu’ils sont décédés au Congo sous Léopold II, on risque surtout de faire rejeter tout le paquet d’un bloc, parce qu’il s’y trouvera l’un ou l’autre personnage vraiment odieux et indéfendable !
Des inscriptions come « Morts pour la Civilisation » n’arrangent bien sûr rien. Elles sont pourtant rigoureusement fidèles à ce que pensaient les défunts en question. En 1890, à part peut-être quelques originaux soupçonnés d’être un peu « piqués », personne ne doutait de cela : il y avait au monde LA civilisation, la seule et l’unique, c’est-à-dire la nôtre, et un ramassis de barbares. Cela paraissait démontré par un demi-siècle de progrès technique foudroyant, et la Guerre Mondiale n’avait pas encore montré que ce progrès concernait aussi les machines de mort. Généraliser cette civilisation unique était la noble tâche de l’homme blanc… On y croyait. Cela prouve simplement que nous pensons, sur cette matière-là, autrement que nos arrière-grand-pères !
A part quelque racistes (il y en a, chez eux comme partout) les Congolais eux-mêmes sont les premiers à garder un souvenir positif de CERTAINS Européens, même du temps de Léopold II. Les principaux intéressés sont donc loin de mettre, eux, tout le monde dans le même sac. Il est dommage que la pratique systématique du fourre-tout (« tous nos pionniers sont des héros ») ait empêché de mettre en lumière certaines vertus héroïques et réelles. Et là, il faut aller plus loin : il est dommage que les Congolais n’aient pas prêché d’exemple et mis en évidence, par des monuments ou des noms de rue, les Européens dont ils ont retenus qu’ils furent, parfois jusqu’à l’héroïsme, leurs amis.
Il faut même aller plus loin encore. Il y a dans l’histoire des Blancs du Congo de magnifiques exemples qui mériteraient cent fois d’être perpétués. Ce que je regrette, personnellement, c’est qu’on n’ait pas élevé de monuments aux gens qui sont morts au Congo dans des circonstances vraiment héroïques, mais non guerrières.
Exemple : entre 1900 et 1910, il y a eu une effroyable épidémie de maladie du sommeil. A l’époque, on ne connaissait pas de remède contre cette maladie. Autrement dit, aller soigner les malades voulait dire que l’on mourrait avec eux. Un soldat peut toujours espérer ne pas être tué à la guerre. Mais là, on savait à l’avance qu’on n’en reviendrait pas !
Ils y ont été tout de même. Et, détail comiques, ce furent en général des médecins de l’ULB, férocement anticléricaux… et des infirmières nonettes.
Elles croyaient en Dieu. Ils croyaient en la prophylaxie.
Les unes et les autres sont morts.
AUCUN n’est revenu.
Ils n’ont de monument NULLE PART, ni à Kin, ni à Bruxelles, ni ailleurs !
