Les orientations actuelles du destin de notre continent
Où va l’Afrique ? La question mérite d’être posée dans la situation actuelle où le discours sur notre continent dans le monde est fortement dominé par des analyses désespérantes et de sombres convictions d’experts internationaux qui traumatisent et démoralisent nos esprits.
J’ai l’impression que tous ces discours qui se concentrent sur la face triste et infernale de notre continent ne perçoivent pas encore les tendances lumineuses qui se dessinent dans les profondeurs de notre être et créent déjà une situation de nouvelles espérances et de nouvelles ambitions pour notre continent, malgré les problèmes colossaux auxquels nous sommes encore confrontés.
Mon intime conviction
J’ai une conviction profonde qui alimente aujourd’hui mes réflexions. Je la formule ainsi : contrairement à ce que l’on serait poussé à croire au premier abord au sujet de la situation globale des sociétés africaines dans le contexte actuel de la mondialisation, le monde dans lequel nous vivons n’est pas celui de la mort programmée de notre continent. Il n’est pas non plus l’espace où se manifesteront indéfiniment la boue de nos faiblesses, la mare de nos incohérences et les marécages de nos impuissances. Malgré des signes trop visibles de notre désarroi en son sein et de notre position internationales déprimante et désespérante, nous avons encore d’énormes atouts capables de transformer ce monde en un espace de vie et un temps favorable d’où pourra émerger une nouvelle société africaine, sur la base d’un nouvel imaginaire dont la dynamique devrait être libérée dès maintenant.
Cette dynamique créative et porteuse d’espoirs, j’en ressens un irrépressible besoin face aux dysfonctionnements, aux incuries, aux blocages, aux impasses, aux incohérences, aux folies, aux inhumanités et aux absurdités du monde actuel. Je sens qu’aujourd’hui, devant la dérive de l’ordre mondial vers la barbarie et le non-sens, nous pouvons décider, nous Africaines et Africains, de tracer un nouveau chemin à notre continent et d’ouvrir de nouvelles perspectives d’humanité pour nos peuples et pour toutes les nations.
Nous disposons pour ce faire d’un fondement sûr : une nouvelle situation d’imaginaire qui est en train de naître et qui nous devrions de plus en plus développer. Une vision de nous-mêmes qui nous conduira peu à peu à réimaginer notre destinée, à repenser notre histoire, à reconsidérer notre position dans la géopolitique mondiale et à produire une nouvelle conscience de notre présence et de notre vocation dans le concert des civilisations.
Je voudrais ici vous présenter cette nouvelle situation d’imaginaire en émergence : ses dimensions, ses prétentions, ses ambitions et la révolution dans laquelle elle nous engagera fermement face à l’ordre mondial dans lequel nous vivons. Un ordre dont nous devrions à la fois maîtriser et changer de fond en comble les ressorts, les orientations et les règles de fonctionnement, si nous tenons à survivre comme culture et comme civilisation dans le monde actuel.
Des signes qui ne trompent pas
Il y a des signes qui, quand ils surgissent au cœur d’une situation sociale, ne trompent pas sur l’évolution de la mentalité d’un peuple et des principes d’une civilisation. Ils sont des indices d’un changement profond dans les structures mentales d’une culture où ils annoncent de grands bouleversements et de vigoureuses transformations de la vision du monde.
Chez nous s’affirment et brillent de plus en plus des signes de ce type et de cette portée.
Le premier signe qui ne trompe pas est le doute que je perçois de plus en plus autour de moi dans les milieux africains de l’intelligence. Nous doutons profondément maintenant de la fécondité de ce que nous avions toujours cru être la voie d’avenir pour l’humanité : la modernité occidentale dans sa toute-puissance politique, économique, culturelle, scientifique, technologique et militaire. Après avoir vu et vécu en nous ce que cette puissance a fait de nos peuples en cinq siècles et dans quel état d’injustices, d’inégalités, de précarités, de décomposition, de désespérances et de vanité elle a précipité le monde qu’elle se targuait pourtant de guider et d’éclairer par ses indubitables lumières, nous avons perdu foi en elle. Nous commençons à comprendre une réalité essentielle qui n’échappe à personne de tant soit peu lucide parmi nous. Cette réalité est celle-ci : l’Occident a perdu la raison, au propre comme au figuré ; sa tête perd de l’air, pour ainsi dire ; la route de sa puissance est une route de non-sens, un chemin de catastrophe et d’absurdité, qui ne mène nulle part, d’un point de vue éthique et spirituel.
Avec plus d’éléments d’analyse et plus d’atouts que les générations qui nous ont précédés, nous pensons maintenant, haut et fort, de concert avec beaucoup d’autres forces sociales issues de nombreux pays, qu’un autre monde est possible. Que nous avons le devoir de bâtir cet autre monde. Que nous disposons des capacités intérieures pour l’organiser à partir de nouveaux principes de vie.
Ces principes, je les sens peu à peu émerger d’une remise en question fondamentale de trois dynamiques qui structurent la vision occidentale des réalités mondiales : – la dynamique de l’individualisme et de sa philosophie du sujet moderne dans sa volonté de maîtrise de la réalité et de la société ; – la dynamique de la globalisation qui a fait de la planète un vaste marché livré à la voracité des compétitions implacables ; – la dynamique de la violence comme socle de la vision géostratégique des relations internationales.
Face à l’individualisme moderne, nous savons qu’il faut le dépasser impérativement par la redécouverte des référentiels communautaires à partir desquels devra se bâtir un développement solidaire à l’échelle mondiale. Un développement qui ne soit pas fondé sur les mythes du sujet humain occidental ivre de sa puissance, de sa foi dans le progrès et de son obsession d’exploiter la nature et de dominer les autres peuples dans tous les domaines, mais sur une vision de responsabilité collective de tous les peuples face à l’avenir d’humanité que nous devons bâtir ensemble.
La globalisation du monde par le marché, nous sommes de plus en plus nombreux à croire en Afrique qu’il faut casser ses ressorts par l’invention d’une culture de l’inter-fécondation des civilisations pour une ère du bonheur partagé.
Quant à la géopolitique de la violence, nous savons maintenant qu’elle n’est pas seulement une absurdité face aux principes éthiques les plus sacrés qui fondent et nourrissent l’humanité de l’Homme, mais un véritable aveuglement face aux intérêts réels de chaque peuple et de chaque nation. La course à la possession des armes de destruction massive par de plus en plus de pays ouvre un infernal horizon d’apocalypse que seule une absence totale de lucidité et de pensée ne permet pas de voir. Si l’humanité veut survivre, elle ne peut pas, rationnellement et raisonnablement parlant, continuer de fonder son destin sur une géostratégie d’intérêts nationaux ou régionaux protégés par la puissance militaire et la construction de nouveaux murs de protection, comme les USA et l’UE ont tendance à le faire actuellement. A une telle géostratégie ne pourra correspondre qu’une autre géostratégie, celle d’un terrorisme généralisé face auquel l’Occident ne pourra vivre que la peur dans le ventre, dans l’obsession constante d’une catastrophe difficile à juguler.
Face à cette situation globale, l’envoûtement par l’Occident et la fascination de ses arts dans notre imaginaire africain s’effritent petit à petit. L’Occident, l’ordre néo-libéral l’a, en fait, tué en nous et c’est une bonne chose pour l’invention africaine de l’humain, pour le projet de civilisation que notre continent devra proposer au monde.
La lame profonde du doute qui est en nous face à l’Occident n’est peut-être pas encore visible aux yeux du plus grand nombre. Elle est masquée par les écumes de surface qu’agite une certaine couche sociale africaine dirigeante, qu’elle soit politique, économique, religieuse ou socioculturelle. Cette élite superficielle de simili-occidentaux nègres vit complètement aveuglée par un mode d’être qui l’a rendue esclave de ceux que Jean Ziegler désigne par le terme de Maîtres du monde. Cette faction pseudo-occidentalisée est totalement asservie aux structures économico-militaires ou ésotérico-mafieuses d’une mondialisation qui coopte certains et certaines d’entre nous dans des cercles de pouvoir, en vue d’assurer à la culture qui les envoûte une totale domination sur notre imaginaire. Cette couche est incapable de gérer nos pays avec intelligence et de donner un sens à notre destinée. Elle s’accroche encore à ses liens avec les puissants « d’outre-atlantique », pour prolonger, consciemment ou inconsciemment, notre infantilisation ; pour perpétuer une crétinisation absolue de notre vision de la réalité, au nom des intérêts à courte vue. Les plus clairvoyants parmi nous savent cependant qu’il nous faut un autre chemin, ici et maintenant, le chemin d’une autre Afrique, d’un continent construit par de Nouveaux Africains, par une nouvelle génération consciente des ruptures que nous devons imposer à notre imaginaire afin de prendre part en tant que civilisation à la construction du futur de l’humanité.
En fait, notre doute profond sur les réelles capacités de l’Occident actuel à humaniser encore le monde est notre voie de salut face à l’avenir. Quand les meilleurs esprits d’une société se rendent compte des mécanismes réels de la domination que leurs peuples subissent et des lois qui régissent la perpétuation de cette domination dans l’exercice local du pouvoir politique, économique et culturel, une nouvelle destinée prend racine, prend corps, prend essor. Nous en sommes-là aujourd’hui. C’est là une grande raison d’espérer et de croire en notre futur.
Deuxième signe
Le deuxième signe qui ne trompe pas, c’est le refus que les forces vives de nos pays opposent de plus en plus en profondeur à toutes les manœuvres qui avaient jusqu’ici réussi à confier les rênes de nos pays à des hommes à esprit de mercenaires. Certains de ces mercenaires sont certes toujours là dans certains de nos pays et il se pourrait qu’il y en ait encore au cours des années à venir, selon la logique néo-coloniale et l’esprit néo-libéral toujours à l’œuvre chez nous. Mais nos grandes forces de la société civile, dans presque toutes leurs composantes les plus actives et presque partout dans nos pays, sentent, soupçonnent ou savent désormais que les mercenaires sont des mercenaires, même s’ils sont au sommet de l’Etat. Ils savent qu’il s’agit bel et bien d’une caste nuisible et qu’il faut la considérer comme telle, même si elle déploie d’énormes efforts et engage des moyens financiers, matériels, idéologiques, publicitaires et organisationnels colossaux pour faire croire qu’elle travaille dans l’intérêts de nos pays. Nous connaissons désormais le fond des cartes qu’elle a entre ses mains. Notre imaginaire est de moins en moins dupe ainsi que notre vision des réalités socio-politiques mondiales. Nous assistons, en fait, à une reconfiguration de nos repères intérieurs et à un reformatage de nos modalités d’appréhension de la réalité. C’est une véritable révolution qui émerge et prend sens dans nos mentalités. Elle va déjà au-delà des combats de la société civile. Elle atteint maintenant les couches les plus politiquement ou économiquement conscientes des enjeux de notre avenir parmi nos populations.
Malgré les apparences qu’orchestre encore l’exode massif des cerveaux, des sexes et des forces du travail de nos pays vers l’Occident, nos consciences et nos esprits ne sont plus, en profondeur, avec l’Occident. Nous « adorons » le monde occidental avec les lèvres de nos misères et de nos pauvretés, mais nos cœurs et nos imaginations sont de plus en plus loin de lui. Très loin. Surtout à l’heure actuelle où l’Occident, sans aucun sens de l’humain, nous ferme ses frontières comme à des pestiférés et à des barbares. Il serait d’ailleurs logiquement inconsistant de croire que nous voulons fuir nos terroirs vitaux pour aller tous et toutes vers l’eldorado européen ou américain. Ce ne sont pas l’Europe et l’Amérique qui nous attirent irrésistiblement, ce sont nos pays qui nous désespèrent irrémédiablement. Beaucoup de nos dirigeants et de nos élites socio-économiques nous forcent à fuir notre sol natal, à déserter notre espace vital dans lequel ils organisent ce que l’on peut, sans exagération, appeler des véritables génocides économiques et culturels : une destruction systématique de nos de nos forces de créativité et d’espérance. Ayant bradé leur dignité et leur honneur face aux démons de leur ventre, de leur faiblesse de caractère et de leur vénalité chronique, ces hommes à esprit mercenaire nous livrent au néant et à l’insignifiance. Avec les despotismes tropicaux qu’ils ont installés sur nos terres, ils cassent les ressorts profonds de notre humanité. Ce sont eux que nous voulons fuir et non pas nos pays dont nous savons qu’ils sont riches, fascinants, resplendissants et magnifiques à nos yeux comme aux yeux de toute l’humanité. Le jour où de nouvelles forces de gouvernement, de gestion et d’organisation prendront les places qu’occupent beaucoup de nos dirigeants politiques et économiques d’aujourd’hui, dont l’être est totalement au service de leurs maîtres, le flux actuel d’émigration tarira. On verra alors quelle est la trame réelle de la volonté de nos populations : le souci de bâtir des pays du bonheur partagé, de vraies sociétés d’humanité, très différentes des contrées dont on croit à tort aujourd’hui qu’elles sont des paradis dans notre imaginaire et dans toutes nos espérances de peuples écrasés par des potentats sans vision.
Je suis originaire de ce pays qui est le nôtre : la République Démocratique du Congo (RDC). Je sais à quel point nous sommes dans notre pays le miroir de la malédiction néo-coloniale, du désarroi néo-libéral et du syndrome de la fuite des Africains vers le monde occidental. L’expérience de l’exil de beaucoup de nos compatriotes et ma propre expérience de vie à l’étranger m’ont permis de savoir réellement ce que nous avons comme visée au fond de nous-mêmes. Je sais aujourd’hui que les signes d’espoir dont je viens de parler sont la pulsation la plus profonde de notre être : nous savons que l’Occident n’est plus notre espérance et que l’exode hors de notre pays n’est qu’un instinct de survie face au génocide économique perpétré par des dirigeants mercenaires ; face, également, à l’anéantissement de notre génie socioculturel par un système mondial qui nous appauvrit, nous démoralise et fait pourtant tout ce qu’il faut pour nous convaincre que tout ce qui nous arrive est uniquement de notre propre faute. Uniquement. Sans la moindre once de responsabilité de l’Immaculé Occident ni la moindre intervention du trois fois saint ordre mondial actuel dans sa majesté infinie.
Grâce aux souffrances de notre terre natale dont l’effet de miroir grossissant m’a permis de percevoir réellement ce qui se passe dans beaucoup de pays africains, j’ai compris qu’il nous faut une réorientation globale de la vision de notre destinée et de notre vocation dans le monde.
Troisième signe
Un autre signe qui ne trompe pas, c’est la prise de conscience de l’importance du capital humain pour la construction de notre futur africain. De plus en plus, dans les débats publics entre Africains comme dans les recherches sociales fondamentales, nous nous rendons compte d’un fait indubitable : notre faiblesse est due à l’inefficacité de nos systèmes éducatifs qui n’ont pas pu forger une personnalité collective de créativité ni construire une compréhension commune de nos véritables intérêts comme peuples engagés dans un même destin. Ces systèmes n’ont pas pu non plus bâtir l’esprit d’un leadership d’initiative et d’inventivité, suffisamment dynamique pour donner à nos sociétés une impulsion décisive pour une transformation sociale de progrès. Aujourd’hui, nous prenons conscience de l’urgence de ne pas fonder notre avenir sur l’ignorance, l’analphabétisme, l’incompétence et le déficit du savoir. Une nouvelle pensée émerge sur les questions relatives à l’éducation. Elle constitue une tendance de fond dans notre imaginaire actuel. Elle s’attaque à l’effondrement de nos stratégies de formation humaine à l’échelle des écoles primaires et secondaires comme à l’échelle de l’enseignement supérieur. Elle crée une ambiance de pensée où se prône de plus en plus une rupture radicale avec l’école de perroquets, de moutons, d’autruches, de caniches, d’ânes et de singes, école à laquelle nous avons été tellement habitués que nous n’imaginons pas que d’autres horizons, d’autres méthodes et d’autres stratégies de formation humaine sont possibles. La nouvelle pensée éducative propose un système centré sur la libération de l’esprit et de l’imagination, sur l’aiguisement du désir de la connaissance et de la recherche, sur le souci de la méthode et de l’organisation en vue de la créativité, sur le souci d’une transformation sociale profonde, nourrie par les respect des valeurs essentielles de l’humanité de l’homme. Elle veut une Afrique résolument capable de maîtriser la modernité et énergiquement décidée à être une Afrique humaine. De plus en plus, il devient évident que le capital humain que nous devons développer concerne à la fois le développement de l’esprit scientifique, la promotion d’une culture politique d’engagement dans la transformation sociale, l’épanouissement d’un imaginaire d’une gouvernance solidaire et locale fondée sur la démocratisation du savoir et la puissance de la raison.
Si, comme l’écrit Fabien Eboussi Boulaga, le mal le plus profond de notre continent est l’absence de pensée ; si, comme le stipule Maurice Kamto, nous avons à faire face en Afrique à une véritable urgence de penser ; si, comme l’affirme Ebénézer Njoh-Mouelle, il n’y a pas d’avenir pour nos pays sans la force d’une raison pensante qui affronte vigoureusement les problèmes concrets auxquels nos sociétés font face, la question du capital de pensée pour changer la société peut être considérée maintenant comme une question centrale à laquelle nous sommes de plus en plus sensibles dans nos pays. Nous le sommes autant dans les débats intellectuels qu’à l’échelle de l’imaginaire social dans son ensemble, un imaginaire dont les réflexions du petit peuple sur nos dirigeants ou sur la classe des élites montrent à quel point personne n’est dupe de ce qui se passe réellement dans la vie concrète de nos nations.
Mais l’important n’est pas que cette question soit devenue cruciale dans la perspective de l’éducation et de la construction du capital humain. L’important est dans le fait que des institutions éducatives se donnent de plus en plus clairement l’objectif de former un nouveau type d’Africaines et d’Africains. Avec des initiatives comme l’Université virtuelle africaine qu’anime Charles Bonjawo, l’Université du futur qui obsède le président Abdoulaye Wade ou l’Institut pédagogique pour sociétés en mutation (IPSOM) animé par une équipe de chercheurs et d’éducateurs sous la responsabilité du pasteur Jean-Blaise Kenmogne et du professeur Rainer Kokmohr au Cameroun, nous sommes devant une conscience qui s’incarne et prend essor. Nous entrons dans la dynamique d’une véritable énergie d’espérance, pour la construction d’une nouvelle société africaine. C’est un signe fort où s’affirme une nouvelle vision de l’Afrique par les Africains.
Quatrième signe
Je suis également sensible à un autre signe qui ne trompe pas : l’approche du problème de la pauvreté dans les milieux de la société civile africaine et dans le secteur privé.
Pendant longtemps, l’Afrique a voulu lutter contre la pauvreté en comptant sur les idées et les stratégies conçues et pensées par les grandes organisations internationales (FMI, Banque Mondiale), avec la conviction que la guerre contre la misère en Afrique était une question de masse financière à investir dans les circuits macro-économiques des Etats. Face aux échecs répétés de cette stratégie, l’approche est en train de changer. Depuis un certain temps, nous nous rendons compte que « notre pauvreté est dans la tête des gens », pour reprendre le mot de Loyce Lema, directrice de l’organisation non gouvernementale Envirocare, en Tanzanie.
En même temps, il devient de plus en plus clair que notre pauvreté est liée à des structures culturelles qui gangrènent les esprits dans l’enflure de l’irrationnel ainsi que dans un refus manifeste de la méthode, de la programmation, de la planification et de l’organisation, comme l’a établi avec netteté Daniel Etounga-Manguellé, un économiste camerounais, dans un livre devenu classique : L’Afrique a-t-elle besoin d’un programme d’ajustement culturel ?. En mettant ainsi l’accent sur l’imaginaire et la culture, la nouvelle vision de la lutte contre la misère cherche moins à se fixer comme but de faire reculer la pauvreté selon les recommandations des institutions financières internationales qu’à impulser une mentalité de création de richesses sur d’autres bases, dans un autre cadre que celui du despotisme de l’économie néo-libérale et de son individualisme férocement compétitif. De ce point de vue, la nouvelle vision dont je parle met l’économie au service d’une perception communautaire des intérêts globaux d’une société, dans un dynamisme d’inventivité collective qu’il faut activer en investissant dans les esprits, les consciences, les imaginations et les âmes, selon le mot du R.P. Jean Patrice Ngoyi, directeur de la commission catholique Justice, développement et paix (JDPC) au Nigeria. Dans la mesure où l’on peut espérer que de plus en plus de forces de la sociétés civiles s’engageront dans une telle vision, il y a lieu d’affirmer qu’une autre Afrique va de plus en plus émerger et qu’elle sera créatrice de richesses humaines et financières capables de juguler la malédiction néo-libérale sur notre sol.
Je constate que certaines forces du secteur privé commencent à penser dans la même direction. Paul Fokam et Sanda Oumarou, deux hauts responsables du monde des banques privées, développent aujourd’hui une perception des réalités économiques de l’Afrique en rupture avec le catastrophisme global auquel le discours des griots du mondialisme néo-libéral nous soumet à grands renforts de livres sensationnels et d’effets d’annonce terrifiants sur le naufrage du continent africain. Ils analysent nos faiblesses sans les imaginer comme chroniques. Ils décrivent nos pathologies sans décréter qu’elles sont éternelles ou mortelles. Ils tracent des voies d’une action populaire de grande envergure pour faire de pauvres d’aujourd’hui de véritables acteurs de la transformation sociale et de vrais socles d’un progrès social crédible.
Cinquième signe
Le cinquième signe qui ne trompe pas et sur lequel je voudrais attirer l ‘attention, c’est l’émergence de l’Asie comme nouveau pôle d’attraction pour l’Afrique. Le Sommet Chine-Afrique qui vient d’avoir lieu en Chine même est un moment historique de réorientation de notre imaginaire africain. Nous savons aujourd’hui que, dans la construction de notre futur, il existe un complément ou une alternative à l’Occident comme partenaire. Nous savons que, pour nous, Pékin, Dubaï ou Tokyo sont des capitales d’avenir. Un autre type de coopération, différent de nos relations de vassalité et de dépendance à l’égard de l’Occident, est possible avec ces capitales, non seulement dans le champ économique, mais dans l’orientation même de notre vision géostratégique du monde. Notre destin va se nouer à partir de nouveaux ponts avec l’Orient. Des ponts qui feront de nous un nouveau pôle potentiel de puissance et d’enrichissement des nations. Nous pouvons considérer que nous sommes désormais sur des nouvelles routes de l’intelligence, du savoir, de créativité et d’initiative, qui nous conduiront vers une autre idée de nous-mêmes et du destin du monde. Partout, je vois de plus en plus de jeunes qui comprennent que l’avenir est dans le regard vers l’Est, comme dirait Robert Mugabe : un regard vers la profonde et mystérieuse Asie qui brille maintenant dans notre imaginaire comme l’appel du futur.
Le fait que beaucoup d’hommes d’affaires africains ont déjà fait de Dubaï leur destination principale et que la Chine nous inonde de ses marchandises chaque jour n’est pas fortuit. Il s’agit d’un pas dans une longue marche qui nous conduira à ouvrir à la jeunesse d’autres horizons pour leurs études. Ces jeunes construiront une autre Afrique qui sera orientée une Afrique sensible aux civilisations autres que l’Occident.
Significations de ces nouvelles tendances de notre destin/P>
On le voit : du simple fait que des alternatives au catastrophisme ambiant concernant notre continent émergent comme de nouveaux chemins d’espérance conduit à penser que tout espoir n’est pas perdu et qu’une nouvelle Afrique pourra prendre vie, si nous nous rendons compte qu’il y a un prix à payer pour sortir de l’étau de notre situation actuelle. La signification réelle des tendances lourdes dont je vient de parler, c’est la conscience de ce prix que nous devons payer pour l’invention de notre avenir.
Ce prix, c’est la construction d’un nouvel imaginaire africain : la promotion d’une éthique d’engagement et d’action profonde dont je résume la substance en cinq notions essentielles. En cinq vocables dont je souhaite qu’ils soient désormais au cœur de notre intelligence sociale et de notre travail de transformation de nous-mêmes. Ces vocables de notre renaissance dans le monde actuel sont les suivants : renoncement, sacrifice, authenticité, organisation et solidarité.
– Renoncement aux atavismes qui consistent à vouloir rêver les choses, souhaiter des changements et prier pour des transformations sociales sans nous doter de l’intelligence individuelle et collective qu’il faut pour donner un corps de réalisations concrètes aux rêves, aux souhaits et aux prières qui nous habitent.
– Sacrifices de nos désirs extravertis et de nos mimétismes dévoyés qui ont fait de nous des zombis, des marionnettes, des mercenaires, des perroquets, des moutons, des autruches des ânes et d’éternels étourdis, incapables de comprendre où sont nos intérêts vitaux et de défendre ensemble ces intérêts, avec cohérence et détermination.
– Authenticité de notre être dans ses valeurs humaines fondamentales que nous trahisons tous les jours en nous livrant aux dictatures de la civilisation matérielle actuellement dévoyée et débilitante, complètement coupée des profondeurs éthiques et spirituelles de l’humain1.
– Organisation de nos forces vives pour bâtir des sociétés profondément attachées à leur dignité, des pays décidés à s’investir avec passion dans la construction d’une nouvelle réalité de liberté, de responsabilité, de prospérité et d’humanité, loin de toutes les humiliations qui ont jalonné les cinq derniers siècles de notre histoire.
– Solidarité entre les personnes, entre les peuples et entre les nations, pour l’épanouissement d’un art de vivre qui soit réellement l’art du bonheur partagé, au sein des communautés créatives et porteuses d’espoirs fructueux pour toute l’humanité.
* Philosophe et théologien congolais
(1) Lire mon livre La Mission de l’Eglise africaine, Yaoundé, 2005.
Indications bibliographiques
Sur les différents aspects de la réflexion que je viens de présenter, on pourra lire avec intérêts les livres suivants :
– Charles Nonjawo, L’Afrique du XXIème siècle, l’Afrique de nos volontés, Paris, Karthala, 2004.
– Fabien Eboussi Boulaga, Lignes de résistance, Yaoundé, CLE, 1999.
– Kä Mana, L’Afrique de la mondialisation : Université, renaissance africaine et civilisation mondiale, Ottawa, Editions Malaika, 2006 ; La Mission de l’Eglise africaine : Pour une nouvelle éthique mondiale et une civilisation de l’espérance, Yaoundé, Editions CIPCRE, 2005.
– Maurice Kamto, L’urgence de la pensée, Yaoundé, Editions Mandara, 2000.
– Gervais Mendo Ze (sous la direction), 20 défis aux Africains du troisième millénaire, Paris, Editions François-Xavier de Guibert, Paris, 2000.
– Marcus Ndongmo, Education et lien social en Afrique, Yaoundé, chez l’auteur, 2004.
– Ebénézer Njoh-Mouellé, De la médiocrité à l’excellence, Yaoundé, CLE, 1977.
– Joseph Stiglitz, Un autre monde, Paris, Fayard, 2006.
– Albert Tévédjeré, Vaincre l’humiliation, Cotonou, Editions Tundé, 2002.
