Les élections en RD Congo sont-elles un faire semblant qui doit permettre « la reprise des affaires » ? La journée électorale – en soi – n’est pas gage de la pratique démocratique.
A la veille du second tour des présidentielles congolaises, ne convient-il pas de rappeler des évidences trop facilement occultées ? Sont-elles démocratiques? Est-ce un premier pas vers des institutions démocratiques ou, un faire semblant qui devrait permettre « la reprise des affaires » ?
Souvent, à propos d’élections, on entend dire, soit qu’elles se sont déroulées « librement » puisque les urnes n’ont pas été bourrées et que des partis s’affrontent; soit, en cas d’incidents, on minimisera ces derniers pour soutenir ce qu’on appelle une première étape vers la démocratie.
Dans le premier cas, nous sommes assez disposés à prendre en compte les résultats, autrement dit à « légitimer » le pouvoir issu des urnes. Dans le second cas, quand des troubles compromettent le déroulement des opérations de votation, nous mettons (partiellement) en doute la fiabilité des résultats… selon l’importance des fraudes constatées. Seuls les pays où s’affirme sans fard la dictature du parti ou d’une oligarchie verront leurs élections considérées comme nulles et non avenues. Comment faire autrement ? Bref, dans les deux premiers cas, nous nous montrons compréhensifs. Si fraude il y a, l’excuse est toute trouvée : la démocratie ne s’est pas faite en un jour.
La réalité de la démocratie est autre et nous le savons. Elle réside dans le débat « libre et permanent » de tous les citoyens ayant atteint leur majorité. Ce truisme, beaucoup paraissent l’oublier. En d’autres termes, la journée électorale – en soi – n’est pas gage de la pratique démocratique. L’essentiel réside dans la « permanence » de la liberté de parole, d’association et de publication ainsi que dans la sécurité des personnes. En un mot comme en cent, la liberté de penser par soi-même et de le proclamer continûment sans craindre des représailles. Opposer à cette liberté des « valeurs » de religion ou de nationalisme ou des traditions claniques pour justifier l’interdiction a priori de la liberté d’expression rend caduc le processus démocratique. Certes, on peut se trouver dans l’obligation de traiter avec ceux qui émergent d’un pareil scrutin sans pour autant les considérer comme les représentants de leur peuple, c’est-à-dire les légitimer.
En Iran, par exemple, où la théocratie gouverne, personne ne peut se déclarer non-croyant (ou changer de croyance), défendre la laïcité comme mode de vie en commun et réclamer que l’Etat protège la stricte séparation entre espace public et espace privé… pour se limiter à l’essentiel. Les dirigeants sont les élus d’une violence qu’ils entretiennent; elle est l’outil de leur domination. Et leurs institutions se confondent avec l’organisation d’un pouvoir absolu et terroriste. Le fait qu’une faction l’emporte sur l’autre n’y change rien. Pareil système enferme tout le monde dans une violence inextricable qui rend illusoire l’exercice de la démocratie. Que de notre côté, quelles qu’en soient les raisons, nous accordions, un brevet de démocratie à pareil régime au prétexte que les élections se sont déroulées « sans incidents majeurs » est dramatique. Ce faisant, nous affaiblissons le combat interne et difficile pour plus de démocratie. Nous participons concrètement au maintien de la violence.
Au Congo, il y a – semble-t-il – une plus grande liberté de fait qu’on doit sans doute attribuer davantage à la déliquescence du pouvoir qu’à un désir de démocratie. Certes, ce désir-là est « naturellement » celui de la population, mais noyé dans la malédiction d’une perpétuelle rixe interethnique et d’un espace immense difficilement maîtrisé. Sans compter que nous autres Belges, n’avons guère travaillé aux progrès des habitants de ce grand pays, ni avant l’indépendance… ni après. Mobutu ne s’est pas fait tout seul, pas plus que Tshombé avant lui. Notre bonne volonté actuelle devra longtemps encore se manifester avant que nous puissions réparer… Pour autant, sous prétexte de modestie et d’un sentiment de culpabilité, ce n’est pas aider les Congolais de décréter que les élections présentes sont démocratiques, sauf à accepter avec le mépris qui caractérise tant de bonnes âmes qu’il y a une démocratie pour pays riches et une autre pour pays pauvres.
Certes, les conditions idéales d’un exercice de la démocratie ne sont jamais totalement réunies : la violence de l’argent, l’instrumentalisation des médias, les découragements et les préjugés qui poussent certains au rejet de l’ordre démocratique constituent des freins évidents au libre débat politique. Nous les subissons de plein fouet. Ces obstacles, toutefois, n’infirment pas « chez nous » la réalité démocratique. Celle-ci n’est pas un idéal fumeux, mais un combat permanent qui la fait vivre et se développer. Surtout, cette lutte, on la mène à découvert sans craindre pour notre sécurité. Les pressions existent mais on peut les dénoncer et en diminuer la nocivité. Question de courage politique. C’est pourquoi, comparer notre situation à celle des pays où se manifeste la violence – physique – du pouvoir pour justifier l’idée que nous sommes, nous aussi, en manque de démocratie est le fait de naïfs ou d’hypocrites. Nous ne « rachetons » pas nos erreurs, voire nos crimes, d’hier en absolvant les manquements dramatiques à la démocratie qui se produisent ailleurs. Au contraire, nous les renforçons
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© La Libre Belgique 2006
Issu de http://www.lalibre.be/article.phtml?id=11&subid=118&art_id=310361
Mis en ligne le 20/10/2006
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