Interview de KENGO WA DONGO dans le journal 1252

Kengo Wa Dongo
Profession : Ancien Premier ministre congolais (de 82 à 86, 87 à 90 et 94 à 97).
(interview paru dans le journal satirique belge PAN du 29 aout 2006)
Age : 71 ans

Signes particuliers : Dignitaire contesté du régime Mobutu, sur le point d’opérer son come-back en politique congolaise.

Serez-vous sincère pendant cet interview ?

Je dis toujours la vérité.

Les présidentielles congolaises se sont bien déroulées. Que vont-elles apporter au Congo ?

Une rupture, qui ouvre une nouvelle voie vers la démocratie, et donc la liberté. La démocratie libère, et lorsqu’on est libre, on peut entreprendre.

Vous parlez de rupture. Avec le régime de Joseph Kabila ?

Rupture avec le passé. Que ce soit le régime de Kabila ou de Mobutu. Il ne faut pas oublier que ce dernier a forgé la conscience nationale, et que le pays est resté uni. Au Nord comme au Sud, à l’Ouest comme à l’Est, on ne parle pas la même langue, mais bien le même langage.

Pourquoi le Congo est-il l’objet de tant de convoitises ?

Le Congo est une merveille au point de vue du sol et du sous-sol. Au Congo, il y a une réserve d’eau inépuisable, alors qu’une énorme partie de l’Afrique est dans la sécheresse. Il y a la foret, qui représente à peu près 50 % des forets de toute l’Afrique ; c’est aussi une richesse. A cela s’ajoute le secteur minier : le sous-sol regorge de toutes sortes de minerais. C’est un pays encore sous-peuplé, qui peut s’ouvrir à la modernité, à la liberté d’entreprendre. Le Congo a neuf voisins, tous ne sont pas dotés des mêmes richesses. Pour peu que le Congo exploite bien ses richesses et devienne un pays prospère, il pourrait devenir une puissance agricole, énergétique, minière et militaire. Ce qui peut faire peur à ses voisins. Et personne ne veut qu’il atteigne cette prospérité. D’où tous ses ennuis.

A quoi est due la situation difficile que connaît le Congo aujourd’hui ?

Nous devons remonter en 94, à la mort tragique du président du Rwanda et du Burundi. Cette mort brutale a entraîné un génocide au Rwanda et mon pays a accueilli les réfugiés. Je crois que dans l’histoire de l’humanité, aucun pays n’a accueilli autant de réfugiés en si peu de temps. Il n’y avait pas que des civils, mais aussi des militaires. Et nous avons voulu séparer les militaires des civils, les hommes des femmes, les enfants des adultes… La Communauté internationale ne nous y a pas aidé. Le Kivu n’était pas préparé à avoir autant de gens : nos infrastructures sociales ont complètement été dépassées et détruites. Les réfugiés se sont organisés sur notre territoire comme s’ils étaient déjà chez eux. Et le nouveau gouvernement rwandais considérait cette organisation comme un danger pour lui et pour son pays. D’où l’attaque du Rwanda et de l’Ouganda contre nous. A ce moment-là, le président Mobutu n’était plus en bonne intelligence avec l’Occident. On a voulu, par cette guerre contre le Zaïre, en réalité, faire disparaître le régime Mobutu.

Et on a réussi ?

Oui, parce que Mobutu est parti, et a été remplacé par Laurent-Désiré Kabila. Ceux qui l’avaient placé ont voulu par la suite l’évincer, parce qu’il ne leur était plus soumis. Et c’est ainsi que d’autres foyers se sont ouverts. Le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie) et le MLC de Jean-Pierre Bemba (Mouvement de libération du Congo) soutenus, l’un par le Rwanda, l’autre par l’Ouganda. Pour mettre fin à ces différents foyers et arriver à la réconciliation nationale, les belligérants ont signé les accords de Lusaka d’abord, de Sun City ensuite et enfin de Pretoria. Ces accords ont permis d’organiser la transition, ensuite les élections présidentielle et législatives. Le second tour pour les présidentielles aura lieu fin octobre en même que les provinciales. Ces assemblées provinciales éliront les sénateurs. La constitution a prévu un Etat unitaire largement décentralisé, avec un président élu au suffrage universel pour cinq ans, un Parlement bicaméral et un gouvernement qui conduit la politique du pays.

Vos parents ont des origines fort différentes, cela a-t-il joué dans votre parcours ?

Non. Mon père est juif polonais, ma mère est née d’un père congolais et d’une mère tutsie rwandaise. Mais je suis né au Congo, j’y ai fait mes études primaires et secondaires avant de venir poursuivre mes études universitaire à l’ULB. Je portais le nom de mon père, Lubicz, jusqu’à ce que le régime décide de changer les noms étrangers.

Vous êtes candidat aux sénatoriales. Sous quelle bannière ?

Indépendant, en province de l’Equateur.

Pensez-vous avoir des chances d’être élu ?

Bien sûr. Sinon, je ne me présenterais pas.

Par moments, la Belgique a-t-elle abandonné le Congo ?

Le rapport entre la Belgique et son ancienne colonie a évolué en dents de scie. J’ai toujours considéré que ces relations étaient avant tout plus sentimentales que rationnelles. Elles ont connu des moments agréables et des moments vraiment tristes, graves. Il n’y a jamais eu à proprement parler de rupture des relations diplomatiques, sauf peu après l’accession du pays à l’indépendance.

Il y a aussi les incidents de Lubumbashi…

Les évènements de Lubumbashi ont été amplifiés par la presse belge qui a accusé l’armée d’avoir tué à l’arme blanche des étudiants du campus du même nom. Certains hommes politique de chez nous on même prétendus connaître des charniers. Mais ils ne les ont jamais montrés… Finalement, il n’y a eu qu’un seul tué. Même si un seul mort, c’est déjà un mort de trop. A la suite de ces évènements, la Belgique a suspendu sa coopération avec le Zaïre dont les accords venaient a peine d’être signés en 89 à Rabat. Mobutu, à son tour, a renvoyé les coopérants ; ils n’ont pas été remplacé…

Louis Michel voulait replacer le Congo à l’agenda international. A-t-il réussi ?

Des reproches sont articulés contre lui. Je dois cependant reconnaître sans état d’âme que lorsque Louis Michel est arrivé à la tête de la diplomatie belge, le dossier Congo a été replacé dans l’agenda belge et international. Sans lui, ce dossier n’aurait pas connu le même traitement.

On a pourtant entendu beaucoup de critiques à son égard durant la campagne présidentielle…

Certaines de ses déclarations ont pu être interprétées comme un soutien à un candidat plutôt qu’un autre.

Est-ce du à la relation presque filiale qu’il entretient avec Joseph Kabila ?

Je vous laisse la paternité de vos propos. Certains de mes compatriotes considèrent qu’il s’est beaucoup engagé dans certaines circonstances.

Comme ce fut le cas de beaucoup de politiciens belges contemporains de Mobutu ?

Il s’est fait beaucoup de relations, et notamment d’amitiés, oui. Dans l’intérêt des deux pays.

Mobutu était-il un dictateur ?

La constitution du 24 juin 1967 prévoyait le bipartisme. Mais l’institutionnalisation du Mouvement populaire de la révolution (MPR) n’a plus toléré un autre parti, le pays a fonctionné sous le régime du parti unique. l’Afrique aussi, presque dans son ensemble, jusqu’à la fin de la guerre froide. A l’avènement de la Perestroïka, de la chute du mur de Berlin, Mobutu, bien avant le discours de La Baule, a ouvert le 24 avril 1990 son pays au multipartisme. Mais au lieu de l’accompagner, d’anticiper les événement, il s’est mis a les suivre, à les subir jusqu’à en perdre le contrôle. Il n’a pu s’ajuster à temps. La guerre de l’Est dont nous avons parlé ci-devant, la maladie, la chute et enfin l’exil ont eu raison de lui.

Mobutu s’est-il enrichi sur le dos du Congo ? Jusqu’à posséder une fortune égale ou supérieure à la dette du pays ?

Lorsque l’on entre dans ce genre de critique, c’est que l’on veut détruire. Depuis qu’il est mort, on n’a rien trouvé de cet argent ! Personne, après sa mort, personne n’en a administré la preuve.

Costume cravate ou abacost ?

L’homme est né libre, il faut le laisser libre de s’habiller comme il l’entend. Je peux me mettre en costume ou en abacost, comme cela m’agrée.

Jean-Pierre Bemba ou Joseph Kabila ?

Que le meilleur gagne.

Herman De Croo ou Karel De Gucht ?

Je ne connais pas Karel De Gucht. Mais j’ai de très bonnes relations avec Herman De Croo, c’est un ami.

Qui est, selon vous, le dernier homme d’Etat en Belgique ?

Choisir, c’est toujours un déchirement. Certains disent Paul-Henry Spaak, d’autres Pierre Harmel, d’autres Wilfried Martens… Qui dit mieux ?

Pensez-vous que le Congo connaîtra un jour une paix durable et la prospérité ?

Qu’on le veuille ou non, le Congo est éternel. C’est certain qu’il va connaître une prospérité, parce que son sol et son sous-sol sont riches. Il a des potentialités à faire rêver. Donc, il passera toutes ces turbulences, ces convulsions pour, demain, se construire et prendre la place qui lui revient dans le concert des nations libres.

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