Contestation et crainte des élections 1086

Mis en ligne le 17/07/2006
Le débat électoral ne porte pas sur des idées, mais sur la contestation par avance des futurs résultats électoraux. En cause: le manque de fair play du pouvoir. Mais aussi le besoin de justifier d’avance une défaite prévisible.

Chaque jour, ou presque, la presse kinoise fait ses choux gras de la révélation de quelque nouveau scandale, vrai ou faux, impliquant une volonté de tricher aux élections présidentielle et législative du 30 juillet prochain. Le fair play, il est vrai, est loin d’être au rendez-vous. La marche des partisans d’une suspension de la campagne électorale, le 11 juillet, a ainsi été interdite par le gouverneur de Kinshasa, M. Kimbembe (PPRD, parti présidentiel), au motif qu’elle n’avait pas «pour objectif de concourir au bon déroulement du processus électoral en cours», alors que la nouvelle Constitution garantit la liberté de manifester.

Contre la Constitution

La télévision nationale, dans ses journaux, accorde une place nettement plus importante au président Kabila qu’à ses concurrents. Certains de ceux-ci voient leur campagne entravée par le blocage d’affiches ou de T-shirts à l’aéroport, voire, comme s’en sont plaints les candidats à la présidence Oscar Kashala et Joseph Olengankoy, par l’application de taxes sur ce matériel non réclamées à d’autres candidats.
Selon la Fondation Carter, des entreprises sont «intimidées» afin de «les empêcher de mettre leurs services ou leurs installations à la disposition de certains candidats».
En l’absence de loi de financement des partis politiques, la différence de moyens entre concurrents est criante, le président Kabila se détachant nettement de ses rivaux, suivi par Jean-Pierre Bemba, les autres étant largement distancés par une différence abyssale de richesse, stigmatisée par la conférence des évêques catholiques.

Prétextes

Cela souligné, il est également évident qu’un certain nombre de candidats saisissent tous les prétextes pour dénoncer la campagne électorale, parce qu’ils savent qu’ils n’ont guère de chance d’être élus, en raison d’une popularité bien trop réduite. «Certains partis politiques préfèrent les accusations non fondées et la controverse plutôt que de chercher la solution» aux problèmes techniques soulevés, accuse ainsi la Fondation Carter.
«Il leur faut trouver un bouc émissaire pour justifier d’avance une défaite prévisible», explique Jérôme Bonso, directeur de la Linelit (Ligue nationale pour des élections libres et transparentes).
«Nous sommes dans une culture de la spéculation, poursuit-il. Normalement, l’approche des élections devrait ouvrir un débat contradictoire entre différents projets de société, pour orienter les électeurs. Or, ici, il n’y a pas de débats d’idées mais un débat de contestation de la Commission électorale indépendante(1) et de résultats électoraux non encore publiés mais déjà qualifiés de truqués», nous dit M. Bonso.
Cette contestation anticipée prend une telle ampleur -relayée notamment par les prêches dominicaux de pasteurs d’Églises dites «du réveil» (sectes évangélistes et pentecôtistes qui pullulent au Congo)- que cela devient «inquiétant», juge le patron de la Linelit. «Le pouvoir qui sortira de ces élections sera, en effet, affaibli par défaut de légitimité. Le processus, finalement, risque de créer la même impression que le fameux «Avant l’indépendance=après l’indépendance» du général Janssen»(2), conclut Jérôme Bonso.
Un homme d’affaires du Kasaï, sympathisant de l’opposant Etienne Tshisekedi -qui boycotte le processus électoral- craint pour sa part un pays «ingouvernable» par les futurs élus. Néanmoins, il estime que «quel que soit celui qui sera président, les choses ne seront plus comme avant. Parce que le chef de l’Etat aura moins de pouvoir que Mobutu et les Kabila et parce que beaucoup de politiciens se rendent compte que les gens ne les croient pas, qu’il leur aurait fallu s’occuper d’eux bien avant la campagne électorale».
Jérôme Bonso est du même avis. «La culture électorale s’acquiert. Tout ceci est nouveau pour tout le monde -candidats, organisateurs, électeurs… Pour la deuxième législature, les gens seront déjà plus mûrs; ils demanderont des comptes aux élus. Cela vient à pas de tortue, mais cela vient.»
(1)Où siègent des représentants de toutes les composantes participant aux élections.
(2)Phrase prononcée par un officier belge de l’armée congolaise, qui déclencha la révolte de celle-ci au lendemain de l’indépendance, entraînant le pays dans l’instabilité.
© La Libre Belgique 2006

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