Alors que l’énigme de l’horrible double assassinat du journaliste Franck Ngyke du Quotidien La Référence Plus et de son épouse Hélène Mpaka n’est pas encore élucidée, et que les journalistes se ressentent toujours du choc dont ils n’arrivent pas à se remettre, voilà qu’un autre journaliste est assassiné à son domicile, samedi 8 juillet à 3 heures du matin. C’est notre estimé confrère Bapuwa Mwamba, ancien journaliste à l’Agence Congolaise de Presse (ACP) dans les années 1970-1980, et à Jeune Afrique Economie, devenu freelance (journaliste indépendant).
Dans la nuit de vendredi 7 à samedi 8 juillet à 3 heures du matin, Bapuwa Mwamba et son neveu Kazadi, chauffeur mécanicien stagiaire âgé d’une vingtaine d’années, dormaient paisiblement au n°31/C quartier Malandi,dans la Commune de Matete. Son neveu qui était dans une chambre attenante au salon, entend un bruit suspect : des gens sont en train de défoncer la porte d’entrée. Il se réveille en sursaut et se précipite vers la chambre de son oncle pour l’alerter. Au même moment, la porte cède. Le jeune homme ne perd pas courage. Il sort par l’issue de derrière donnant sur le couloir mitoyen du quartier, saute le mur et va alerter la Police à la Commune. Il revient sans tarder accompagné de deux policiers. A deux pas de la maison, ils entendent deux coups de fusil. Ils entrent et trouvent Bapuwa Mwamba gisant dans une mare de son sang. Ils n’entendent de lui qu’un ultime râle d’agonie, et Bapuwa Mwamba rend ainsi le dernier soupir.
La triste et traumatisante nouvelle m’est parvenue personnellement à 6heures du matin par coup de téléphone d’un confrère, me demandant d’en informer d’autres confrères dont je disposerais des numéros de téléphone. Incroyable, inexplicable que cette mort tragique de Bapuwa Mwamba. Jeudi 06 juillet à 22 heures je l’ai appelé au téléphone après avoir lu son analyse pertinente parue dans l’édition du quotidien Le Phare du même jour ( voir site web www.lepharerdc.com) sous le titre » Pourquoi la transition est-elle bloquée au Congo ? » Nous avons longuement conversé et il m’a dit qu’il se rendrait en ville le lendemain. Vendredi il était effectivement descendu en ville et a rencontré plusieurs confrères et amis des organes de presse. Nul ne pouvait s’imaginer que c’était la toute dernière rencontre avec lui, et lui avec eux. Une rencontre d’adieu. Il était écrit qu’il ne verrait pas la journée de samedi vivant. Surprise, émoi et consternation pour ceux qui le connaissent et qui se sont entretenus avec lui la veille.
J’ai connu Bapuwa Mwamba à l’Agence Zaïroise de Presse (AZAP) – redevenue Agence Congolaise de Presse (ACP) en 1970. Cadre universitaire très intelligent et très éveillé, il venait d’un Institut national de recherche scientifique. Il faisait partie d’une poignée de journalistes de l’AZAP qui professaient des opinions progressistes et ne s’en cachaient pas dans un régime alors aussi redoutable et cruel que celui de Mobutu. Dénoncé par des indicateurs à la solde du pouvoir, Bapuwa Mwamba était systématiquement pris en filature et sa vie était visiblement en danger. D’abord lui et ses amis furent renvoyés de l « Azap, accusés de non-conformistes et de leur antipathie à l’égard du régime mobutiste qu’ils ne ménageaient pas dans leurs interventions au cours des réunions quotidiennes de la Rédaction chaque matin pour la critique du bulletin et le survol de la situation générale du pays.
Vivant en clandestinité après avoir perdu son emploi à l’Azap, Bapuwa Mwamba comprit que le seul moyen de semer ceux qui le filaient pour lui nuire, et de se soustraire à leurs griffes, était de quitter le pays. Il se déguisa et s’en alla à Brazzaville. C’est de là que par la suite il se rendra en France. Sa femme et ses enfants – toute sa famille – l’y rejoindront plus tard. Très intelligent, éveillé et compétent, Bapuwa Mwamba a été bien accueilli à la Rédaction du Périodique Jeune Afrique Economie. Il y publiait de nombreux articles de recherche très appréciés qu’il était parfois invité à aller commenter sur les chaînes de TV à Paris. Revenu à Kinshasa il y a à peine trois ans à cause de la mort de sa mère qui habitait à Masina, il a dû rester encore dans son pays pour suivre l’évolution de la situation politique. Il projetait de rentrer à Paris à l’issue des élections.
Son dernier article de journaliste qui devient ainsi le chant du cygne est une réflexion intitulée » Pourquoi la transition est-elle bloquée au Congo » , annoncée à la Une sur un fond sombre en cercle, occupant deux pages pleines illustrées de plusieurs photos d’animateurs principaux de la transition, dans l’édition n°2875 du jeudi 06 juillet du quotidien Le Phare. Bapuwa Mwamba réfléchit dans son article sur l’intolérance politique et les intimidations policières, affaires Kuthino et mercenaires, hold up politique au-delà du 30 juin, fracture politique nationale, le Ciat a choisi son camp, l’interpellation de Carlo de Filippi, 1+4 = 0 ; le peuple persiste et signe, Eufor : aveu d’échec, prime aux belligérants, la RDC sous la coupe des Occidentaux, l’exclusion plus coûteuse que les concertations. Quarante-huit heures après la parution de cette analyse, il est assassiné. C’est comme un testament politique de journaliste qu’il a laissé sans qu’il ne s’en rende peut-être pas compte au moment où il rédigeait cette réflexion.
Aussitôt informé, je me suis rendu à son domicile à Matete. J’y ai trouvé des policiers et des magistrats s’affairer à mener des enquêtes. Le corps n’était pas encore enlevé jusqu’à 9 heures. Les lieux du crime étaient bondés de gens du quartier et des environs traumatisés par cet assassinat. Ils disaient pis que pendre du pouvoir qui, selon eux, n’assure pas leur sécurité. Ils comparaient la mort tragique de Bapuwa Mwamba à celle du couple Ngyke et se demandaient pourquoi on semblait en vouloir aux journalistes ? Bapuwa Mwamba s’en va comme tombé au champ d’honneur. Les mots manquent pour rendre hommage à ce confrère de grand talent.
