L’école à tour de rôle ! 701

Carine aide sa mère, agent chez LAC (lignes aériennes congolaises), dans son petit commerce. Elle vend des cacahouètes, des beignets et des omelettes pendant que sa mère tourne les pouces dans les bureaux des LAC. Elle fait de très bonnes omelettes, Carine, et de très bons beignets aussi. Chaque jour, pendant ma pause, je vais prendre des omelettes chez Carine.

Aujourd’hui, je n’ai pas le coeur à manger les omelettes de Carine. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi une jeune fille plutôt jolie ne va pas à l’école pour s’assurer un bel avenir, au lieu de rester là à longueur de journée à vendre des beignets et des omelettes. Elle veut savoir pourquoi je ne prends rien et je lui demande pourquoi elle ne va pas à l’école. Elle me répond : « Faute de moyens financiers suffisants, cette année, Maman a privilégiée ma soeur qui est en terminal des humanités et mon petit-frère et ma petite-soeur qui sont à l’école primaire. L’année prochaine, si Maman a assez de moyens, mon frère et moi iront à l’école. Sinon, je devrais encore attendre « .

Vous est-il déjà arrivé de regretter d’avoir posé une question ? Moi je me dis que j’aurais dû la boucler pendant que Carine continue à me parler d’elle et de sa famille. Elle est troisième d’une famille de six enfants. Elle aura 22 ans le 11 juin prochain. Elle est en quatrième des humanités scientifique, option bio-chimie. Son frère aîné est en cinquième technique. Si l’année prochaine la mère n’a pas assez de moyens, c’est le frère qui ira à l’école et Carine attendra encore. Elle aura alors 23 ans. L’âge où elle était pourtant censée sortir de l’université; elle ne serait alors qu’en quatrième du secondaire. Dans le meilleur cas des figures, elle ne pourra décrocher son diplôme d’Etat qu’à 25 ans !!!

Pendant que Carine me parle, je sens quelqu’un dans mon dos. Je me retourne. C’est Marie, la mère à Carine. Je l’attaque : « Pourquoi as-tu sacrifié mon amie et ne l’as-tu pas envoyée à l’école ? ». J’aime bien Marie. C’est une femme directe, sans fioritures et sans détours comme seule sait l’être une femme mongo bien de chez nous. Elle se met devant moi et me répond : « Mais Papa, tu connais la situation de notre compagnie, non ? Je ne peux pas envoyer tout le monde à l’école. Ton amie ira l’année prochaine si j’ai les moyens. En attendant, je pratique le délestage »

Le délestage est la pratique instaurée par la SNEL (société nationale d’ électricité – d’életrocution selon le journal satirique le Manager Grognon), par vetusté de ses équipements, pratique qui consiste à fournir son précieux produit à tour de rôle aux quartiers. Ainsi le soir venu à Kinshasa, de deux quartiers voisins, l’un est éclairé et l’autre dans le noir, et vice-versa le soir d’après.

Avec son délestage, la SNEL a inspiré dans cette période de crise ces congolais à l’humour si surprenant. Dans les familles, à cause du salaire de misère des parents, la bouffe est servie à tour de rôle : les enfants males mangent les jours impairs et les filles mangent les jours pairs. Délestage oblige !

Marie totalise plus de 150 mois d’arriérés de salaire chez LAC. Avec la grippe aviaire qui pousse les gens à se méfier de la volaille et de ses dérivés, elle s’inquiète déjà de la chute annoncée de son chiffre de vente, les omelettes étant sa principale source de revenu. A moins d’un miracle, comme il en arrive souvent dans ce pays, pour des cas comme celui de Carine, l’année prochaine, c’est encore un délestage scolaire garanti, même si l’Unicef continue à crier très fort : « toutes les filles à l’école ».

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